Équateur

Entretien avec Martha Roldós, ex-candidate à la Présidence de l'Equateur (2009)

Soumis par iKNOW Politics le Mer Lun, 2010-01-04 11:49

Résumé: 

“Je fais de la politique parce que je souhaite voir advenir certaines choses plutôt que d'autres. C'est en fonction de cela que je décide avec qui je m'allie, avec qui je discute, mais aussi avec qui je ne m'allierai pas et ne discuterai pas. Si je commence à réfléchir à qui est le plus célèbre, qui passe devant la caméra et que je me bats pour ça, je trahis mon engagement et je suis perdue, pire même: c'est mon engagement qui disparaît.”

Corps: 

iKNOW Politics: Vous êtes née dans une famille de politiciens. Comment ces antécédents influent-ils sur votre participation politique? Orsinia Polanco

Martha Roldós: Mon père, Jaime Roldós Aguilera, a été Président de l'Equateur (1979-1981) et il est décédé avec ma mère en 1981, dans un accident d'avion dont les circonstances n'ont jamais été éclaircies. Abdalá Bucarám (1996-1997), un frère de ma mère, a aussi été Président de la République (1996-1997). J'étais à l'époque dans l'opposition. Mon ex-mari est le neveu d'Omar Torrijos, ancien Président de Panama. Si je n'étais pas engagée activement dans la politique, elle n'en était pas moins un sujet d'intérêt pour moi. J'ai étudié l'économie, la politique internationale et la sociologie.

J'ai toujours lu et suivi la politique de mon pays. León Roldós, le frère de mon père, socialiste, a été Vice-président de la République (1981-1984). Il a fondé le mouvement "Red Ética y Democracia" (Réseau éthique et démocratie), dans lequel je milite. J'ai fait de la politique pendant mes années d'université, mais c'est récemment, au cours des élections de 2006, que j'ai fait mon entrée sur la scène politique nationale. C'est en 2006 que j'ai été élue député au Congrès national, au moment de l'entrée en fonction du gouvernement du Président Rafael Correa Delgado (qui est intervenue en janvier 2007). J'ai été député pendant six mois avant de renoncer à mes fonctions pour présenter ma candidature à l'Assemblée nationale constituante, projet lancé par notre mouvement "Red Ética y Democracia".

L'Assemblée constituante était une aspiration des mouvements sociaux, des mouvements politiques progressistes et d'un nombre considérable de citoyens. J'ai été élue membre de l'Assemblée, qui a siégé de novembre 2007 à juillet 2008. Une fois la nouvelle constitution approuvée (2008), un régime de transition comportant une Commission législative sur la fiscalité (octobre 2008 – février 2009), au sein de laquelle certaines et certains d'entre nous avons continué à remplir des fonctions d'élaboration de la législation et de la fiscalité, a été mis en place. J'ai toujours été au centre-gauche, à chaque fois un peu plus à gauche, je crois, animée par un profond intérêt pour la question écologique et la parité. Pour moi, les questions d'écologie sont vitales, défendre l'environnement c'est défendre la vie. Il s'agit de l'une des causes les plus importantes des mouvements sociaux et autochtones. C'est un versant de la politique auquel je m'identifie tout à fait.

iKNOW Politics: L'Equateur a connu ces dernières années des changements extrêmement rapides. Comment voyez-vous les progrès réalisés par la cause des femmes, notamment leur participation politique?

Martha Roldós: Je crois que nous avons avancé en Equateur, ces dernières années. Nous nous sommes efforcés d'instaurer la parité par la loi, mais le plus important est que nous avons avancé dans la pratique: c'est justement au moment de l'Assemblée constituante que la participation féminine a été la plus forte. Un grand nombre de listes étaient emmenées par des femmes, ce qui nous a permis de faire un saut qualitatif. Nous avons réussi à obtenir, non seulement la parité, mais aussi l'alternance sur les listes. Auparavant, sur une liste de dix-huit noms, par exemple, les neuf derniers noms étaient ceux des femmes. Aujourd'hui, il faut alterner.

De fait, à l'Assemblée constituante, nous étions presque 40%. Quand la Commission législative sur la fiscalité a été élue, certains et certaines d'entre nous se sont opposés à ce que sa composition se base sur le nombre de membres de l'Assemblée, car nous considérions comme très difficile de préserver à la fois la proportionnalité par province, par force politique et par sexe. Une fois de plus, c'est la proportionnalité par sexe qui a été sacrifiée. Ceci étant, la présence de femmes ne fait pas nécessairement avancer la cause des femmes. La plus grande opposition à la cause des femmes, sur le plan de la santé sexuelle et génésique, est venue d'autres femmes, membres des partis de droite. Elles avaient un programme, un menu dirais-je, identique à celui qui a été proposé dans d'autres pays d'Amérique latine, inspiré des prises de position du Vatican, de certaines églises protestantes et du gouvernement de George Bush (ancien Président des Etats-Unis, 2001-2009). Leurs prises de position allaient à l'encontre de celles d'institutions internationales telles que le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), source d'inspiration pour un grand nombre de membres de l'Assemblée en ce qui concerne les femmes et la parité.

iKNOW Politics: Les quotas ne suffisent pas, affirment un grand nombre de spécialistes, ce que confirment les études; il faudrait accompagner les autres lois adoptées en faveur des femmes, qui ne sont pas suffisantes non plus, de toute une structure sociale et législative. Sur la base de votre expérience, quelles sont les stratégies qu'il faudrait mettre en place pour concrétiser les changements structurels requis sur ce plan?

Martha Roldós: Effectivement, les quotas de candidatures ne suffisent pas. Sur ce plan, notre plus grande réussite a été l'obtention de l'alternance sur les listes. Il faut faire en sorte que davantage de femmes soient désignées et élues au parlement. Je crois que les partis politiques devraient se plier à une réglementation interne les obligeant à prendre au sérieux la candidature des femme. Il arrive fréquemment que ces candidatures soient offertes à des reines de beauté, qui servent à appâter les électeurs.

Pour que les quotas soient efficaces, les partis doivent avoir des structures permettant aux femmes qui sont membres de participer. Nous éviterions ainsi que les candidatures féminines ne soient attribuées à des femmes étrangères aux partis, mais célèbres ou bien introduites dans les moyens de communication. Sur un autre plan, et c'est très intéressant, la participation politique des femmes ne se réduit pas aux partis et aux élections. Il existe d'autres formes de participation, à l'instar de la participation à des groupes opposés à la loi sur l'extraction minière, dans lesquels je suis moi-même engagée.

Les femmes sont très nombreuses parmi les défenseurs des communautés contre l'industrie minière et c'est aux femmes qu'il faut donner davantage d'espace. Je crois que c'est intéressant. C'est quand on monte au créneau avec la communauté, pour la souveraineté alimentaire, pour l'eau, contre l'industrie minière, que l'on rencontre le plus grand nombre de femmes montrant un degré d'engagement et de participation très élevé. Un grand nombre de nos camarades ont été diabolisées pour leur lutte contre l'industrie minière, par exemple Lina Solano ou Esther Landeta, menacée de mort par des tueurs à gages. Il est intéressant de relever que, dans ces autres espaces politiques, les femmes ont pris beaucoup d'importance et sont en général les plus persécutées.

iKNOW Politics: Et dans la société, quelles sont les stratégies qui vous paraissent les plus efficaces pour lutter contre la vision machiste et patriarcale qui tient pour illégitime la demande de parité émanant des femmes?

Martha Roldós: Je pense qu'il faudrait une stratégie de communication permettant de battre en brèche le machisme généralisé de la société. Mais nous les femmes qui faisons de la politique, nous devrions aussi être à la hauteur de notre fonction et ne pas nous laisser intimider. La façon la plus courante d'intimider une femme consiste à la menacer de révéler des aspects de sa vie personnelle, des points qui n'auraient pas la moindre importance dans la vie d'un homme.

Le moment est venu pour nous les femmes qui faisons de la politique de dire: "oui, et alors?" J'ai entendu parler d'une femme de droite qui a cessé de s'opposer au Président de l'Equateur (Rafael Correa Delgado) lorsque celui-ci a affirmé à la radio qu'elle avait une réputation douteuse. Je ne suis d'accord avec aucune des prises de position de cette femme, mais personne n'a le droit de l'attaquer ainsi. Pour notre part, nous ne remettons en cause la réputation de personne et nous ne parlons pas des partenaires sexuels des hommes qui font de la politique.

L'une des premières choses à faire serait de prendre des sanctions sévères à l'égard de ces campagnes, quel qu'en soit l'auteur. Il s'agit d'une discrimination inacceptable. C'est très pénible lorsque ces rumeurs atteignent les oreilles des enfants d'une femme et ce n'est pas facile pour la majeure partie des femmes. Pourtant, il faut apprendre aux enfants à répondre: "Oui, et alors? Ma vie privée ne regarde que moi". Il faut commencer à respecter la vie privée des femmes qui font de la politique, il n'y aucune raison qu'elle fasse l'objet de mépris ni de discussions politiques. Nous devrions être plus strictes dans la législation. Il faudrait que ce type de comportement soit apparenté à du harcèlement, à de la discrimination, quel qu'en soit l'auteur. Enfin, je crois que la question du financement de la campagne des femmes est de la plus haute importance. Il est beaucoup plus difficile aux femmes qu'aux hommes de réussir à financer leur campagne. Les choses se compliquent, prennent un tour personnel, il faudrait commencer à réfléchir à cette question.

iKNOW Politics: L'Association des femmes municipalistes d'Equateur (AMUME) a élaboré un projet de loi sur le harcèlement et la violence à l'égard des femmes engagées en politique. Que pensez-vous de ce travail?

Martha Roldós: Je connais cette initiative, qui m’a été présentée par Margarita Carranco, Présidente de l'AMUME. Un grand nombre de femmes a été menacé. C'est peut-être moins fréquent dans l'enceinte parlementaire, car nous sommes plus visibles, mais cela arrive très souvent à l'échelon municipal, surtout pour les femmes conseillères. Une amie à moi, qui est conseillère représentant le même mouvement que moi, a été intimidée à Santo Domingo pour avoir porté plainte pour corruption contre le maire. Les menaces font partie intégrante de la stratégie politique et, dans les petites communautés, les menaces sont physiques. C'est encore plus grave dans le cas d'une femme, car la menace physique voile la menace de violences d'une autre nature, sexuelle par exemple, ou de commentaires injurieux, ou de harcèlement.

iKNOW Politics: Les populations autochtones sont très importantes dans la région et l'Equateur est l'un des pays les plus représentatifs sur ce plan. Comment voyez-vous la situation des femmes autochtones équatoriennes sur le plan politique? Comment pensez-vous que leur situation évoluera à l'avenir?

Martha Roldós: Il y a des femmes autochtones équatoriennes engagées en politique, par exemple Mónica Chuji, qui représente non seulement les femmes autochtones, mais aussi les femmes en général et qui défend leurs intérêts avec beaucoup de conviction dans le domaine de la santé sexuelle et génésique. Je me rappelle la participation remarquée de femmes des mouvements sociaux du Chimborazo, par exemple notre camarade Cucuri, qui a demandé à ce que, quand on reconnaîtra les droits des peuples ancestraux, on exige aussi d'eux en échange qu'ils respectent les droits des femmes. Ici, en Equateur, la participation, de qualité élevée, augmente, depuis Nina Pacari en passant par Lourdes Vivan, Dolores Cacuango, Blanca Chancoso, et beaucoup d'autres dont le nom m'échappe. Il faut nourrir ce processus, nos camarades demandent à être entendues dans leur communauté et dans la collectivité, et cet espace doit être respecté par toutes et tous.

iKNOW Politics: Quelle difficulté a représenté pour vous l'obligation de vous imposer dans un milieu majoritairement masculin comme la politique? Comment avez-vous relevé ce défi?

Martha Roldós: Quand je suis arrivée au Congrès national, nous étions six représentants et représentantes de la "Red Ética y Democracia" et il a été décidé de me nommer chef de file, ce qui a donné beaucoup de fil à retordre aux chefs des autres blocs. L'un d'entre eux ne s'adressait d'ailleurs jamais à moi, mais à ses camarades, lorsque nous étions censés négocier quelque chose. Eux lui disaient: “non, la responsable de cette question c'est Martha, c'est à elle que tu dois t'adresser”, mais il s'y refusait, car nous nous étions déjà trouvés dans l'impasse sur d'autres sujets. En fin de compte, il a fallu que son bloc le remplace par quelqu'un qui réussissait à dialoguer avec moi comme avec tous les autres. Je crois qu'il faut se faire respecter, au début c'est difficile, quand on arrive on est timide, un peu impressionnée. L'une des choses que l'on apprend lorsqu'on fait de la politique c'est de ne pas avoir peur de passer pour une sorcière. On peut passer pour une sorcière aux yeux de ceux qui nous attaquent et être généreuse et avoir le cœur, la tête et les bras ouverts pour les causes qui le méritent.

iKNOW Politics: Quelles stratégies recommanderiez-vous pour faire alliance avec les hommes en faveur de l'égalité des sexes?

Martha Roldós: Je collabore très bien avec la majeure partie des hommes. Il faut d'abord avoir le sens de l'humour, savoir discuter et être franche, mettre cartes sur table: ce que je veux moi et ce que tu veux toi. Pour autant qu'on n'y aille pas par quatre chemins, on peut nouer les alliances qu'on veut ou dont on a besoin. Si quelqu'un tergiverse, cela veut probablement dire qu'il n'a pas envie d'être ton allié. Je crois que le temps presse aujourd'hui et que les causes sont urgentes. Nous devons aller de l'avant avec détermination, dans un esprit de camaraderie et avec le sens de l'humour, c'est le plus important pour moi. Au début on peut recevoir des coups d'œil dédaigneux, mais pour finir tout le monde reconnaît la capacité de travail de quelqu'un qui arrive avant les autres, qui en sait plus et repart après tout le monde. Il est évident que c'est très difficile et injuste, car on devrait pouvoir être sur un pied d'égalité et ne pas devoir en faire plus, mais au début c'est pourtant ce qu'il faut faire. Cela a toujours été le destin des femmes: en faire beaucoup plus. Il faut prouver que l'on est au moins aussi bien préparée et formée que n'importe quel homme.

iKNOW Politics: Au cours de votre trajectoire, vous avez eu l'occasion de travailler dans des réseaux, des alliances. Quelle signification ce travail a-t-il eu pour vous?

Martha Roldós: J'ai pris part à des réseaux temporaires, et j'ai également très bien travaillé avec des groupes de femmes et des écologistes sur un certain nombre de sujets ponctuels. Ce qui est essentiel pour que ces réseaux fonctionnent, c'est de s'engager dans une cause commune. Si tel est le cas, on peut impulser ou diriger, peu importe. Je crois que les luttes de pouvoir sont néfastes, il faut développer ses capacités de meneuse sans forcer les choses. On constate alors qu'il existe beaucoup de programmes pour apprendre aux gens à devenir des leaders qui, selon moi, alimentent l'arrivisme politique. Ces programmes sont souvent totalement creux et ne se réfèrent en rien aux causes à défendre, mais uniquement aux postes à occuper. On peut peut-être se faire une place au soleil, mais autour d'un vide, et en fin de compte les nouveaux "leaders", masculins ou féminins, feront la même chose que tous ceux qui les ont précédés.

Lorsqu'on défend une cause avec passion et engagement, on a toutes les chances de devenir un leader. Personnellement, je n'aime pas diriger la lutte pour certaines causes, si quelqu'un d'autre peut faire mieux que moi je ne vois pas d'objection à lui laisser la place. Parfois, lorsqu'on s'engage à fond en faveur d'une cause, on réalise que peu de gens sont disposés à aller aussi loin. C'est un rôle de leader qui en vaut la peine, le rôle de leader qui naît d'un engagement réel en faveur d'une cause et non le rôle de leader qui vient du désir de voir son nom apparaître devant celui de tous les autres. Je fais de la politique parce que je souhaite voir advenir certaines choses plutôt que d'autres. C'est en fonction de cela que je décide avec qui je m'allie, avec qui je discute, mais aussi avec qui je ne m'allierai pas et ne discuterai pas. Si je commence à réfléchir à qui est le plus célèbre, qui passe devant la caméra et que je me bats pour ça, je trahis mon engagement et je suis perdue, pire même: c'est mon engagement qui disparaît.

iKNOW Politics: Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes (non seulement équatoriennes, mais de la région) intéressées par l'engagement politique, mais considérant la politique comme inaccessible?

Martha Roldós: Cela peut sembler curieux, mais nombreux seront peut-être ceux qui penseront que je suis dans le cas de la petite fille qui veut être trapéziste comme toute sa famille. Cela paraît facile. Il en va tout autrement de la petite fille qui rentre à la maison après le cirque et qui dit qu'elle aussi voudrait y vivre. Je connais toutefois un grand nombre de femmes ayant joué un rôle important en politique sans antécédents familiaux dans ce domaine. En fait, j'ai refusé pendant longtemps de faire de la politique et je m'y suis lancée, non pas grâce à mes antécédents, mais parce que je souhaitais m'engager en faveur de certaines causes, que j'avais un programme à défendre, plus de vingt ans après la disparition de mes parents. Lorsqu'on se lance dans quelque chose, c'est par passion. On trouve le moyen. Ce que je recommanderais à tout le monde, et pas seulement à celles qui veulent faire de la politique, c'est de faire ce qui les intéresse dans cette vie, de chercher ce qui les passionne. Je ne pourrais pas supporter les gens que je supporte, ni lutter comme je lutte si je n'étais pas passionnée, si je ne défendais pas des causes avec passion. Il vaudrait mieux que je reste chez moi à cultiver mon jardin.

iKNOW Politics: Avez-vous quelque chose à ajouter?

Martha Roldós: Je sais ce que c'est que de ne pas savoir si on sera encore en vie le lendemain. C'est une leçon de vie. C'est pour cela que je tente toujours de faire de mon mieux avec ce qui m'est donné, dans le temps qui m'est imparti. Je ne sais pas où je serai dans quelques mois, probablement encore engagée dans la politique, car il y a beaucoup de causes qui méritent d'être défendues. J'aime profondément mon pays. J'ai vécu dans beaucoup d'endroits, où j'ai côtoyé beaucoup de personnes formidables. Les latino-américains, hommes ou femmes, sont en général très gentils, ce sont des gens qu'on aime facilement, pour lesquels on s'engage avec cœur. Mais ce sont parfois des gens qui ne protestent pas comme ils le devraient, ce qui me révolte.

Je me rappelle avoir parlé avec des camarades travailleurs et travailleuses durement exploités dans les plantations de bananes. L'un d'entre eux me disait qu'il avait été exposé à un produit toxique qui lui avait coûté un œil et fait perdre tous ses cheveux. Avec grande simplicité, il m'a dit: “bon, j'ai sans doute eu de la malchance, et c'est comme ça que j'ai attrapé le mauvais œil…”. Ce n'est pas de la malchance, lui ai-je répondu, “c'est de l'exploitation, sans vous avertir on vous a demandé de manipuler un produit toxique interdit à l'échelon international”. C'est cela l'injustice et cela donne envie de continuer à se battre. J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie, j'ai été étudiante, professeure, fait des enquêtes et j'ai aussi été, pendant une partie de l'enfance de ma fille, une simple mère de famille. Il peut y avoir des étapes dans la vie, c'est un chemin qui m'a menée où je suis aujourd'hui et qui me mènera probablement encore ailleurs. J'exhorte ceux qui sont prêts à se battre pour certaines causes à s'engager dans la politique. Quant à ceux qui souhaitent voir leur nom en haut de l'affiche et rien d'autre, mieux vaudrait qu'ils fassent du show business.


Entretien avec María Paula Romo, Présidente de la Commission de la justice d'Etat et de la structure de l'Assemblée nationale

Soumis par iKNOW Politics le Mer Mar, 2009-12-15 15:56

Résumé: 

“Pour faire activement de la politique, il n'est pas nécessaire d'être candidate. L'engagement politique peut aussi passer par la musique, le théâtre, l'art, les graffitis et le militantisme. Ce sont des formes qui parlent beaucoup plus aux jeunes. Nous n'avons rien contre la politique au sens classique du terme, puisqu'elle permet de prendre des décisions et, pour faciliter la participation, nous avons éliminé le critère de l'âge jusqu'à présent appliqué par l'Equateur.”

Corps: 

iKNOW Politics: Merci infiniment d'avoir accepté cet entretien avec iKNOW Politics. Je voudrais commencer par vous demander de nous parler de votre expérience politique, y compris les défis auxquels vous avez été confrontée.

Orsinia Polanco María Paula Romo: J'ai toujours aimé la politique. J'ai officiellement commencé à en faire à l'université, où j'ai présidé le gouvernement étudiant, ce qui m'a permis de me mettre en contact avec d'autres jeunes et représentantes du mouvement féministe. A l'époque, il existait un forum national de la jeunesse et, quelques années plus tard, nous avons lancé un mouvement politique pour les jeunes. On nous a appelés “la Ruptura de los 25” [Rupture des 25] car l'Equateur fêtait le 25e anniversaire de sa démocratie à l'époque et que nous avions aussi à peu près cet âge-là. Jusqu'alors, les personnes autorisées à donner leur avis en matière de politique étaient toujours les mêmes, tandis que nous étions des “marginaux.” Même aux scrutins présidentiels, on trouvait toujours les mêmes candidats. Nous avons donc fait notre apparition, en disant que 25 ans des mêmes histoires, c'était suffisant, qu'il fallait rompre ce cycle et en constituer un nouveau, faire œuvre de sensibilisation.

La crise institutionnelle était très complexe, cela faisait presque huit ans à l'époque qu'aucun président ne finissait son mandat. C'est ainsi que nous avons commencé à faire de la politique à l'échelon national, au-delà des groupes de jeunes et de l'université. Par la suite, nous avons décidé de rejoindre les rangs du Acuerdo País [Accord pour le pays] qui, allié aux partis politiques Movimiento País [Mouvement pour le pays] et Alianza País [Alliance pour le pays], soutenait la candidature de Rafael Correa Delgado à la Présidence et défendait la création d'une Assemblée constituante. Correa a remporté les élections présidentielles [en 2006] et nous avons défendu à ses côtés l'idée d'un référendum national visant à décider si le pays avait besoin d'une nouvelle constitution. 82 pour cent de la population nous a soutenus lors de ce référendum. Nous avons présenté nos listes de candidats à l'Assemblée constituante et j'étais tête de liste pour la province du Pichincha [2007]. Il s'agissait de l'une des rares listes emmenées par une femme, bien qu'il ait été exigé que 50 pour cent des candidats présentés sur ces listes soient des femmes, et que leur nom apparaisse en alternance avec celui des hommes depuis les premiers rangs de la liste, afin qu'elles ne soient pas simplement des remplaçantes [en toute fin de liste]. La participation aux élections de l'Assemblée constituante a été sans précédent dans toutes les couches sociales de l'Equateur.

iKNOW Politics: Quels sont les obstacles auxquels vous avez été confrontée au cours de votre carrière politique, plutôt longue en dépit de votre jeune âge?

María Paula Romo: Je n'ai pas l'impression de faire de la politique depuis longtemps, même si mon engagement a été très intense. Nous avons mené un certain nombre de campagnes électorales, les unes après les autres: le référendum, l'Assemblée constituante, le référendum d'approbation. Notre principale difficulté est venue du fait que notre mouvement politique est encore tout jeune. L'Equateur est un pays dans lequel règne une très forte tradition de favoritisme politique. Il faut savoir prendre des décisions et travailler en équipe.

Dans l'Assemblée constituante [novembre 2007 – juillet 2008], 80 des 130 représentants étaient du parti au pouvoir. Nous avons commencé à apprendre à gérer la diversité, l'hétérogénéité des différentes positions adoptées au sein du groupe, à travailler au consensus et à adopter des positions communes, et je crois que nous y sommes arrivés. J'ai bien sûr été confrontée à des difficultés en tant que femme, particulièrement femme jeune. Je le dis car nous continuons à vivre dans une société dans laquelle les femmes ne sont pas les bienvenues dans certains domaines et je pense que la politique et la sphère publique et juridique (je suis avocate) sont restées des domaines réservés aux hommes. Dans ce pays, en tout cas, il en va ainsi.

Je crois donc que nous sommes sans cesse mises au défi de prouver notre valeur, nous sommes toujours testées et nous devons prouver que nous méritons notre place, ce qui n'est pas le cas pour nos homologues masculins, qui détiennent cette place de droit.

iKNOW Politics: Un certain nombre d'études révèlent que l'indifférence et le scepticisme règnent parmi les jeunes de la région. A en croire votre description, l'Equateur serait une exception. Pourriez-vous nous donner votre avis sur la question?

María Paula Romo: Je pense que l'idée que les jeunes aient démissionné dans le domaine politique vient du fait que la politique est réduite aux élections. Les jeunes d'Equateur et d'Amérique latine sont engagés dans la politique par d'autres biais, ce qui était l'un des messages que le mouvement “Rupture des 25” souhaitait faire passer. Pour s'engager activement en politique, il n'est pas indispensable d'être candidat. L'engagement politique peut aussi passer par la musique, le théâtre, l'art, les graffitis et le militantisme. Ce sont des formes qui parlent beaucoup plus aux jeunes. Nous n'avons rien contre la politique au sens classique du terme, puisqu'elle permet de prendre des décisions et, pour faciliter la participation, nous avons éliminé le critère de l'âge jusqu'à présent appliqué par l'Equateur.

En Equateur, il existait aussi des limites d'âge pour les ministres et les députés. La seule chose que nous ayons maintenue concerne le fait que tous les candidats doivent être majeurs [avoir au moins 18 ans]. En démocratie, le soutien du peuple compte beaucoup plus que l'âge. L'âge n'a rien à voir avec les capacités ni l'honnêteté, ce que nous avons souligné avec force. Nous avons aussi accordé un droit de vote facultatif aux jeunes entre 16 et 18 ans. En général en Equateur, les jeunes ont envie de participer à la politique. Une enquête réalisée parmi les jeunes donnera peut-être les mêmes résultats que ceux que vous mentionnez si elle parle des partis ou des usages politiques traditionnels, ce qui ne signifie pas que les jeunes se moquent de ce qui se passe dans leur pays ou dans le monde, ni que nous sommes confrontés à un vide sur le plan des propositions. C'est de la politique, le mouvement "Rupture" l'a bien montré et nous espérons rester des libres penseurs dans ce monde si traditionnel.

iKNOW Politics: En tant que membre d'un parti politique, quel panorama brosseriez-vous de l'engagement des femmes, et surtout des jeunes femmes, dans les partis politiques?

María Paula Romo: L'Amérique latine, et plus particulièrement l'Equateur, connaissent une crise des partis et de la représentation, qui est en train de nous obliger à repenser la façon dont les partis sont structurés et leurs objectifs. C'est ce qui se passe en ce moment en raison du fait que la nouvelle Constitution [2008] demande aux partis de redéposer des statuts, de redonner leur affiliation et de reformuler leur déclaration de principes, ainsi que leur programme de gouvernement, en vérifiant que tous ces partis bénéficient d'un soutien populaire. Nous nous sommes demandés quel type d'organisation politique nous souhaitons mettre en place et la réponse est que nous souhaitons une participation très active des citoyens: non pas des membres aveugles ou soumis, mais des membres capables d'émettre des critiques.

Nous souhaitons faire preuve de souplesse plutôt que de faire une différence entre ceux qui sont membres et ceux qui ne le sont pas, car un parti politique doit représenter les intérêts de la majorité, et pas seulement de ses membres. La constitution évoque très clairement les droits des femmes. Elle exige que la moitié de tous les dirigeants à tous les échelons des partis politiques soient des femmes, que la moitié de candidats sur les listes soient des femmes et que les responsables des organes de contrôle, qui sont désignés et non élus, soient aussi à cinquante pour cent des femmes. Ce qui constituait voici peu l'objectif du mouvement féministe équatorien, à savoir le respect des droits politiques des femmes, l'égalité, est aujourd'hui inscrit dans la constitution.

Nous avons résolu notre problème de “quantité” de représentation, mais nous devons maintenant nous attaquer à la question de la “qualité” de cette représentation. Les femmes ne défendent pas toujours la cause des femmes et les femmes candidates retombent parfois dans la pratique dans le système patriarcal, en reproduisant les schémas discriminatoires à l'égard d'autres femmes. C'est là notre défi: mettre en place une représentation ferme. Enfin, je pense que l'un des autres défis consiste à intégrer les hommes dans la défense de la cause des femmes. L'égalité n'est pas un problème de femmes, mais une question qui nous concerne tous.

iKNOW Politics: Quels avantages cette modification de la représentation des femmes a-t-elle entraînés?

María Paula Romo: En Equateur, la loi sur les quotas a été approuvée en 1997. Cette loi rendait obligatoire la présence de 30 pour cent de femmes sur les listes électorales et l'augmentation de 5 pour cent à chaque élection, jusqu'à atteindre la proportion de 50 pour cent. Cette loi, approuvée voici plus de 10 ans, n'a jamais été appliquée. Les partis politiques et leurs dirigeants ont toujours réussi à la contourner. Ils ont fait figurer 30 pour cent de femmes, mais tout en bas de la liste ou comme remplaçantes de candidats hommes.

C'est la raison pour laquelle les statuts du parti en vigueur lors des élections à l'Assemblée constituante étaient totalement clairs: 50 pour cent de femmes sur la liste signifiait qu'il y aurait un homme, une femme, un homme, une femme ou vice-versa. Aucune autre interprétation n'est acceptable. En outre, à 50 pour cent déjà, la formule de l'alternance et du rang s'applique et toutes les listes qui ne s'y plient pas sont refusées. Au terme d'années au cours desquelles toute sorte d'instruments et de règlements destinés à donner d'autres interprétations ont été approuvés, une décision politique a finalement été prise et la volonté s'est manifestée de réellement appliquer la règle des 50 pour cent.

iKNOW Politics: Le premier forum de discussion organisé par iKNOW Politics portait sur “L'élimination de la violence à l'égard des femmes faisant de la politique ” [10-14 déc. 2007]. L'association équatorienne de femmes municipalistes [AMUME] a pris la tête d'un projet de loi dans ce domaine. Que pensez-vous de ces efforts?

María Paula Romo: J'ai étudié la question avec des collègues femmes de l'Association équatorienne de femmes municipalistes [AMUME]. En ma qualité d'avocate, je ne pense pas qu'on puisse adapter les voies de recours à la catégorie de personnes concernée. Je ne considère pas cette proposition comme très orthodoxe sur le plan juridique. Par exemple, il ne faudrait pas prévoir un recours destiné aux “personnes emprisonnées,” mais plutôt protéger la liberté. Il convient de classer les recours en fonction du droit protégé, et non de la personne susceptible d'y faire appel. Il n'existe aucun recours particulier pour la protection des enfants, des personnes âgées, ou des personnes handicapées, mais bien des recours destinés à lutter contre les violations provoquées par la discrimination, des recours permettant de protéger la liberté et d'autres pour éviter les arrestations abusives.

C'est la raison pour laquelle je ne me sens pas en accord avec la façon dont ce projet de loi a été présenté. Je pense qu'il devrait mettre l'accent sur les droits protégés par le recours et non sur le sujet protégé. Je pense que les populations autochtones et afro-équatoriennes souffrent des mêmes harcèlements en politique. Il faudrait que ce projet de loi soit reformulé pour que chaque recours proposé soit envisagé du point de vue de la protection d'un ou de plusieurs droits.

iKNOW Politics: Comment le reformuleriez-vous?

María Paula Romo: En réalité, la nouvelle constitution prévoit six voies de recours différentes pour la protection immédiate, avec effet suspensif pour éviter toute violation des droits constitutionnels. Il me semble que ces dispositions répondent aux attentes des femmes dans ce domaine. J'ai parlé avec les femmes de l'AMUME et je pense que la prochaine étape consistera à créer des précédents juridiques, à choisir des cas emblématiques et à faire pression sur différents organes, par exemple la Cour constitutionnelle, pour prendre position en créant un précédent clair sur la question de la discrimination politique à l'égard des femmes. Il est très difficile d'inscrire ce type de question dans la loi en prévoyant toutes les situations possibles: prévoir un recours spécial si une femme n'est pas invitée à une réunion, un recours spécial en cas de discrimination relative au droit de prendre la parole, etc.

Je pense que, sur le plan juridique, il serait beaucoup plus utile de disposer d'une décision de la Cour constitutionnelle définissant clairement le comportement qui peut être considéré comme discriminatoire et ses conséquences, déterminer si le Conseil électoral doit intervenir, etc.

iKNOW Politics: Selon vous, quelles sont les trois principales stratégies à mettre en œuvre pour continuer à promouvoir l'accès des femmes et leur participation à la politique?

María Paula Romo: Il est exigé des femmes davantage de préparation, de compétences et de travail. Toutes les stratégies doivent tenir compte de ces exigences. Nous devons faire un gros effort pour renforcer nos capacités et apprendre les unes des autres. Nous devons être plus fortes que les hommes et imposer les initiatives des femmes. Nous devons faire preuve d'habileté dans la mise en œuvre des programmes pour lesquels nous avons été élues. Si notre présence dans le domaine politique ne suscite pas de changements dans la vie des femmes qui ne seront jamais candidates, je crois que nous n'atteignons pas notre objectif principal.

iKNOW Politics: Dans votre carrière politique, vous avez certainement dû constituer des alliances et utiliser des réseaux. Que pensez-vous de ce type de travail?

María Paula Romo: Oui, bien sûr. Le pouvoir s'exerce de bien des façons. Encore aujourd'hui, cet exercice suit le modèle masculin, que nous devons remettre en cause. Les réseaux et les alliances proposent un exercice du pouvoir différent, beaucoup plus horizontal. C'est un défi pour les hommes comme pour les femmes, puisque nous devons prouver que cette façon de travailler, de prendre des décisions, peut se révéler aussi efficace que l'autorité traditionnelle. C'est la grande question que nous nous posons, nous les femmes et les secteurs progressistes de la société équatorienne et latino-américaine: comment le pouvoir doit-il être exercé? Comment travailler en politique de façon plus inclusive, plus démocratique et horizontale?

iKNOW Politics: Quelles sont les suggestions que vous feriez aux femmes qui s'intéressent à la politique, mais considèrent ce domaine comme lointain et inaccessible?

María Paula Romo: La politique est difficile: Je dis toujours qu'il ne faut pas se lancer dans la politique en pensant que les choses seront faciles et que tout le monde sera satisfait. La politique est plus difficile qu'on ne le pense, mais le jeu en vaut la chandelle. Je ne suis pas douée pour donner des conseils et je n'aime guère en recevoir des autres non plus, mais je dirais que la politique offre des satisfactions qui en valent la peine. Assister à certaines réalisations rend la difficulté supportable. Il faut être active, courageuse, et ignorer ceux qui disent que nous ne sommes pas à la hauteur et que nous ferions mieux de faire autre chose. Nous devons nous préparer au quotidien. La participation des femmes doit être basée sur le courage, mais pas sur l'improvisation.

iKNOW Politics: Comment voudriez-vous qu'on se souvienne de vous? Quelle trace de votre engagement politique souhaiteriez-vous laisser?

María Paula Romo: Cela me paraît un peu prétentieux, les gens ne se souviendront peut-être même pas de mon nom. Quoi qu'il en soit, au terme de ma carrière politique, j'espère, en ce qui me concerne, que j'aurai le sentiment d'avoir été cohérente dans mon travail et mes engagements.