Uruguay

Entretien avec Carmen Beramendi Représentante nationale (1990-1995) et Directrice d'INMUJERES, Institut national des femmes (2005-2010)

Soumis par iKNOW Politics le Mer Mar, 2010-09-14 22:00

Résumé: 

“Le fait que les femmes soient absentes de la scène politique est le signe d'un déficit démocratique majeur. Toutes les structures rendant la démocratie plus efficace sont aussi celles qui contribuent à renforcer la participation des femmes, bien que ce ne soit pas automatique. C'est en tout cas l'une des leçons que je tire de mon expérience personnelle: plus une structure est démocratique, plus nombreuses sont les femmes élues.”.

Corps: 

Entretien avec Carmen Beramendi

Représentante nationale (1990-1995) et Directrice d'INMUJERES, Institut national des femmes (2005-2010)

iKNOW Politics: J'aimerais commencer par vous interroger sur votre carrière politique.  A quel âge avez-vous commencé et quelle a été votre source de motivation? Quelles sont les perspectives qui se sont offertes à vous et les obstacles que vous avez rencontrés en tant que femme?

 Carmen Beramendi : Je me suis lancée dans la politique à un très jeune âge, alors que  j'étais encore étudiante. Cela m'a valu une peine de prison de sept ans sous la dictature uruguayenne. J'ai ensuite milité dans le mouvement syndical. J'ai non seulement été secrétaire de mon syndicat, mais aussi Présidente du syndicat des travailleurs de l'industrie de la pêche en Uruguay. J'étais aussi membre d'un parti politique et ai été élue députée pour la coalition du Front large [Frente Amplio] entre 1990 et 1995. A l'époque, les députés, au nombre de vingt, étaient désignés par le gouvernement, mais j'étais la seule femme. Il y avait aussi des femmes dans d'autres partis politiques, mais seulement six femmes étaient parlementaires.

 

Je me suis heurtée à des obstacles dès que je suis devenue membre d'un parti. A l'époque, je n'attribuais pas ces difficultés à de la discrimination entre les sexes parce que je n'avais pas encore adopté cette perspective. Je me rappelle qu'à l'époque où j'avais rejoint un mouvement de militants politiques extrêmement clandestin, un homme a dit qu'il ne pouvait pas parler de choses confidentielles devant les femmes parce qu'elles ne savent pas garder un secret. Lorsque le groupe discutait de questions confidentielles, il refusait que les femmes participent. J'avais été élue à ce comité de mobilisation avec beaucoup plus de voix que lui, mais il se réservait le droit de m'exclure. J'avais dix-sept ans et je me posais des questions, je ne comprenais pas bien. C'est alors que j'ai réalisé à quel point il serait difficile de faire de la politique, même avec le soutien des électeurs. Je souligne ce point car je considère que la légitimité politique vient en partie du soutien électoral.

 

Au sein de mon syndicat, si les élections avaient été individuelles, le nombre de voix en ma faveur aurait crevé le plafond, mais si elles se tenaient sur la base de listes établies au sein de petits cercles politiques, j'étais reléguée au second rang. Les femmes recueillaient beaucoup plus de voix lorsqu'on votait pour les individus. C'est ce qui m'est arrivé au sein du syndicat des pêcheurs: j'ai été élue avec des milliers de voix de plus que la personne qui est arrivée à la deuxième place. C'est donc en remportant la majorité des voix des travailleurs que j'ai été pendant de longues années la présidente du syndicat des pêcheurs.

 

Progressivement, j'ai commencé à prendre conscience du fait que les hommes se lient différemment des femmes aux structures de pouvoir et que le pouvoir qu'ils exercent est considéré comme plus légitime. Lorsque le comportement d'un homme politique est évalué, un certain nombre d'éléments ne sont pas pris en considération, mais ils le sont lorsque c'est la conduite d'une femme qui est en cause.

 

Les hommes ont élaboré progressivement de nombreuses stratégies destinées à leur garantir la pérennité politique: ils savent créer des alliances, ce qui n'est pas le fort des femmes. Peut-être qu'en raison de notre sexe nous avons tendance à “affectiviser” [donner une connotation personnelle à] nos liens et nos relations. Les hommes savent nouer des alliances en dépit de leurs désaccords, de leurs conflits et de leurs affrontements. Ils ne colorent pas affectivement leurs relations comme les femmes. Lorsque nous nous fâchons, il nous devient très difficile de nous allier aux personnes avec lesquelles nous sommes en conflit. Le conditionnement social des hommes leur permet de dissocier leurs sentiments des décisions qu'ils prennent, ce qui leur confère un avantage dans la sphère politique, hautement concurrentielle. La même attitude se voit rarement chez une femme.

 

J'ai été élue au parlement en raison de mon militantisme politique à l'université et dans les syndicats. Le parti dont j'étais membre était très proche des ouvriers. Mon statut de syndicaliste m'a donné une crédibilité importante qui, associée à ma formation universitaire, m'a avantagée pour atteindre des postes à responsabilités. Même mon séjour derrière les barreaux s'est révélé très bénéfique pour la gauche uruguayenne.

 

Il faut du temps pour que la carrière d'un être humain, et pas seulement des femmes, lui permette d'accéder à des fonctions dirigeantes. Il me semble que les femmes souffrent d'un handicap sur ce plan: nous avons beaucoup de mal à accéder à de hautes fonctions et aider d'autres femmes à y accéder.

 

iKNOW Politics: Dans quelle mesure les femmes sont-elles plus présentes dans la vie publique uruguayenne qu'autrefois? Quel a été le rôle joué par les femmes et les organisations qui les représentent dans cette évolution?

 

Carmen Beramendi : Peu de temps après l'arrivée au pouvoir du Président Tabaré Vásquez (1ermars 2005 - 1ermars 2010), quatre de ses treize ministres étaient des femmes, situation sans précédent dans le pays, d'autant plus que les postes offerts aux femmes concernaient des portefeuilles qui ne leur étaient pas habituellement confiés, par exemple la santé ou le développement. Il a même nommé une femme Ministre de la Défense, avant d'en désigner une autre au poste de Ministre de l'Intérieur.

 

Cette attitude a eu deux effets. Elle nous a tout d'abord permis, à nous les femmes, d'être bien plus présentes dans la vie publique. Ensuite, le fait que des femmes détiennent ces fonctions a beaucoup contribué à prouver que les femmes en sont capables. Cette évolution ne s'est toutefois pas fait sentir au parlement, où les femmes ne détiennent qu'un petit peu plus de 10 pour cent des sièges.

 

Pour inverser cette situation, nous avons défendu l'idée des “triades d'autonomisation”, qui consiste à rassembler les femmes œuvrant au sein d'instances publiques (dans mon cas, l'instance chargée de l'égalité entre les sexes), de partis politiques et de mouvements sociaux. Des réunions tripartites de ce type ont eu lieu à l'initiative de la société civile, notamment la Réunion des femmes uruguayennes. En outre, plusieurs assemblées au sein desquelles des femmes d'horizons divers se retrouvaient pour réfléchir ensemble et s'engager en faveur d'un programme commun, passant par la promotion de la participation féminine à la politique, ont été organisées dans ce contexte. Décidées à démarquer cette initiative de la logique des partis,  nous avons formé un réseau de femmes responsables politiques uruguayennes, ainsi qu'un groupe de femmes parlementaires réunissant des femmes membres de tous les partis politiques siégeant aux deux chambres.

 

Sur le plan démocratique, notre pays souffre d'un déficit dû à la faible représentation politique des femmes, surtout à la base “pure et dure” [puro y duro] de la structure politique, à savoir les partis. Notre expérience du débat concernant la loi sur les quotas (2009) témoigne du retard pris par l'Uruguay dans ce domaine, ce qui est contradictoire étant donné que les femmes uruguayennes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à être titulaires d'un diplôme universitaire et que nous avons été l'un des premiers pays à adopter le suffrage universel, à légaliser le divorce à l'initiative d'une femme, ainsi qu'à réfléchir à toute une série d'autres questions de parité. Nous sommes toutefois très en retard du point de vue de la participation politique. Il n'existe aucun lien direct entre la reconnaissance des droits des femmes et leur participation à la vie politique du pays. Nous disposons aujourd'hui d'outils que je considère comme assez importants pour la parité, par exemple la législation sur l'égalité des chances et des droits, ainsi que d'un plan en faveur de la parité, actuellement en cours d'élaboration. Le plan en faveur de la parité prévoit notamment une politique visant à intégrer la parité dans tous les secteurs du gouvernement (plus particulièrement au sein de cinq instances), ainsi que des mesures concernant les entreprises publiques et une réflexion destinée à faire évoluer le budget national. L'égalité reste néanmoins très difficile dans le champ politique et les avancées politiques en matière d'égalité des chances et des droits ne vont pas de pair avec une progression de la représentation politique.

 

iKNOW Politics: Pourquoi un tel fossé?

 

Carmen Beramendi : Je pense qu'il vient du fait que le cœur des partis politiques reste le centre de pouvoir le plus retranché et profondément patriarcal de notre pays. La composition des listes électorales le prouve, car elles sont constituées sur la base de critères patriarcaux. Ce n'est que lors de la dernière campagne qu'a été posée la question de l'égalité de participation aux listes. L'un des candidats (avec lequel je collabore) a suggéré au Front large d'y réfléchir, en allant même jusqu'à annoncer que s'il était élu, il constituerait un cabinet composé à égalité d'hommes et de femmes. Ce résultat sans précédent est selon moi à mettre sur le compte de la lutte acharnée menée ces dernières années par les mouvements politiques et sociaux de femmes.

 

L'une des choses curieuses est que la législation sur les quotas rend les quotas obligatoires pour les élections internes (dès les prochaines élections), mais pas pour les élections générales. Les arguments avancés sont absurdes, en particulier celui qui consiste à regretter l'absence de femmes qualifiées, comme si les hommes étaient naturellement doués et n'avaient pas appris sur le tas. On apprend en exerçant la représentation et le pouvoir. D'un autre côté, il est évident que les personnes les plus capables ne siègent actuellement pas au parlement. Certaines conditions doivent être remplies pour qu'elles y accèdent. C'est une question que nous ne pouvons plus esquiver.

 

iKNOW Politics: Comment pensez-vous qu'il sera possible de trouver et de former de nouvelles dirigeantes politiques? Quel rôle les partis politiques peuvent-ils jouer dans ce processus?

 

Carmen Beramendi : Je ne crois pas que nous soyons actuellement dans un tel processus, mais que nous sommes pour l'instant tout juste confrontées à quelques candidatures novatrices. En Uruguay, les femmes comme moi, qui ont créé des précédents, ont désormais plus de 50 ans et les dirigeantes connues de la population sont des femmes d'un certain âge. Très peu de jeunes femmes prennent part à la vie politique. On parle beaucoup de former de nouvelles dirigeantes parce que c'est dans l'air du temps et que c'est politiquement correct, mais quand le moment vient de trouver des candidates pour le poste de président, l'âge moyen se situe entre 60 et 70 ans. Je pense que les partis ont même bloqué toute perspective de trouver de nouvelles dirigeantes.

 

iKNOW Politics: En votre qualité de Directrice de l'institut chargé d'appliquer la politique de votre pays en matière de parité, quelles sont les stratégies que vous utilisez pour promouvoir l'égalité d'accès à la représentation politique pour les femmes? Quels objectifs espérez-vous atteindre?

 

Carmen Beramendi : Notre plan en faveur de l'égalité des chances et des droits vise à établir l'équité. Nous avons organisé des réunions, des groupes de réflexion et des séminaires traitant de cette question. Nous avons aussi soutenu les initiatives de la société civile allant dans ce sens. Lors de la discussion concernant la législation sur les partis politiques, nous avons demandé aux partis de donner leur avis sur cette loi, mais sans grand succès. Le rôle que joue l'Institut dans la mise en œuvre des politiques du gouvernement est reconnu par l'exécutif, mais les autres instances du pouvoir sont beaucoup moins réceptives. C'est la raison pour laquelle, en 2008, nous avons convoqué des assemblées régionales de femmes destinées à adopter ce plan, auxquelles plus de 4 000 femmes ont finalement participé. Nous avons parlé de la question des élections de 2009 au cours de ces assemblées, en encourageant les femmes à suivre de près la création des listes et à s'engager. Nous avons tenté d'inciter les femmes, non seulement à voter pour davantage de femmes, mais aussi à voter pour des femmes qui se mobilisent en faveur des droits des femmes.

 

iKNOW Politics: Vous étiez la représentante uruguayenne à la Réunion spécialisée sur les femmes (REM).  Pourriez-vous nous expliquer ce qu'est cette réunion et quel est son impact sur la région?

 

Carmen Beramendi : Ce forum constitue, au sein du Marché commun du Sud (MERCOSUR), un secteur consacré aux femmes, dont l'objectif est d'influer sur la politique menée par cette institution. Par exemple, lorsqu'il a été question de créer un parlement du MERCOSUR, nous avons émis une recommandation demandant à ce que la parité entre hommes et femmes soit respectée dans les parlements futurs. En outre, lors du sommet présidentiel, nous avons présenté une résolution émanant de toutes les femmes ministres de la région, qui a été adoptée au Chili sous la présidence de Michelle Bachelet. Notre plus grande réalisation a peut-être été l'adoption, par la dixième Conférence de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), de la résolution baptisée du nom de “Consensus de Quito” (2007), premier instrument à prôner l'égalité entre les hommes et les femmes dans la prise de décision, une nouvelle répartition des tâches, ainsi que la reconnaissance du travail non payé des femmes. Cette avancée majeure a permis de faire le lien entre deux domaines différents: le travail non payé, ou la répartition du travail domestique entre les sexes, et l'accès aux structures du pouvoir. Ces deux points sont liés à la question de la répartition du pouvoir dans les sphères privée et publique. La Division de la parité de la CEPALC a fait preuve d'intelligence en reliant ces deux questions. Nous nous efforçons de généraliser cette optique au sein du MERCOSUR et disposons désormais d'un projet régional allant dans ce sens. Nous pourrons œuvrer davantage à l'échelon régional, en rassemblant les différents mouvements engagés en faveur de la participation des femmes à la vie politique.

 

iKNOW Politics : L'évolution de la réglementation n'est bien sûr qu'un volet des changements requis pour instaurer la parité. Quelles modifications structurelles proposeriez-vous pour réduire le fossé en matière d'égalité?

 

Carmen Beramendi : Je pense que l'Uruguay devra mener un débat constitutionnel bien plus intense, assorti d'une réforme constitutionnelle approfondie. C'est la seule voie pour obtenir une vraie reconnaissance des droits politiques des femmes et leur application.  

 

Le fait que les femmes soient absentes de la scène politique est le signe d'un déficit démocratique majeur. Toutes les structures rendant la démocratie plus efficace sont aussi celles qui contribuent à renforcer la participation des femmes, bien que ce ne soit pas automatique.  C'est en tout cas l'une des leçons que je tire de mon expérience personnelle: plus une structure est démocratique, plus nombreuses sont les femmes élues. D'aucuns affirment que le système actuel permet aux femmes de se porter candidates, mais c'est faux, car les candidatures sont de toute évidence “concoctées” par un petit groupe de personnes, en majorité des hommes. En outre, aller au bout d'une candidature exige de l'argent et confier les ressources financières aux dirigeants des partis signifie leur permettre de décider qui se portera candidat. Il me semble donc important de réformer les partis politiques en veillant à mettre au point des méthodes destinées à garantir la parité. Il faut imposer par la loi la participation égale des hommes et des femmes.

 

J'ai l'impression que les Uruguayens sont timides. Je ne suis pas du tout convaincue par la loi sur les quotas, mais je la défends aujourd'hui parce qu'elle est remise en cause, tout en considérant que c'est vers l'égalité réelle qu'il faut tendre.

 

iKNOW Politics: Pour revenir à ce que vous disiez concernant les alliances et les réseaux, quel a été leur rôle dans votre propre carrière politique?

 

Carmen Beramendi : Je pense qu'ils ont joué un rôle essentiel. Les hommes détiennent le pouvoir parce qu'ils savent créer des ponts et des alliances en dépit de tout ce qui les oppose. Une large part de ce dont nous avons parlé tout au long de cet entretien dépendra de notre capacité à créer des stratégies d'alliance entre femmes. Marcela Lagarde a beaucoup réfléchi à cette question en élaborant la notion de sororité entre femmes. Nous avons beaucoup à apprendre dans ce domaine. Lorsque le nom d'une femme est mentionné, hommes et femmes le déprécient tous immédiatement. Vingt noms d'hommes peuvent faire surface sans que personne ne cherche à les discréditer.  Je crois que nous, les femmes, avons beaucoup à apprendre dans ce domaine.

 

A mes débuts au syndicat, j'étais la seule femme sur une vingtaine de dirigeants. Huit ans plus tard, nous étions dix femmes pour dix hommes. J'ai instauré des changements concrets. Depuis mon poste de Présidente du syndicat, j'ai réussi à imposer une commission de la parité. Toutefois, trois ou quatre ans après mon départ, la représentation féminine était redevenue symbolique. C'est une décision présidentielle, mais aussi l'avis unanime des femmes de tous les partis rassemblés au sein de la coalition du Front large, qui m'a propulsée à la présidence de l'Institut national des femmes (INMUJERES). Ma présidence a commencé par une grande présence et un soutien très important des femmes de tous les partis du Front large, qui m'ont donné beaucoup de force pour agir.

 

Je crois que les femmes ont beaucoup de mal à aborder ouvertement le conflit, ce qui me met parfois en porte-à-faux, car je mets clairement en évidence les différences. A long terme, cette attitude donne une plus grande légitimité, ainsi que ce que je ressens comme une paix intérieure. Je suis convaincue qu'il existe en Uruguay un grand nombre de femmes qui mériteraient d'être en tête des listes. Toutefois, lorsque nous évoquons cette question, nous pêchons souvent par manque de solidarité, et beaucoup de femmes se retirent. Quand un homme n'est pas soutenu mais se bat pour obtenir une fonction, il se moque éperdument d'être critiqué. Nous les femmes avons été conditionnées par la société pour dépendre de l'avis que les autres ont de nous, qui compte beaucoup pour nous. En politique, cela nous nuit. Je n'ai plus moi-même ce sentiment, peut-être parce que je ne suis déjà plus toute jeune. Lorsque je suis devenue députée, j'étais mère d'un enfant de moins de deux ans, et ce n'était pas rien de devenir députée tout en étant mère. Pour nous les femmes qui faisons de la politique, le prix à payer est extrêmement élevé. Rares sont les hommes qui assument la moitié des tâches quotidiennes et vivre auprès de femmes ayant des aspirations leur pose problème.

 

iKNOW Politics: Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux femmes, non seulement uruguayennes, mais latino-américaines, désireuses de prendre part à la vie politique mais rencontrant d'énormes difficultés pour ce faire?

 

Carmen Beramendi : Il faut que nous décidions une bonne fois pour toutes de souder les liens qui nous unissent. Je crois qu'il sera indispensable que nous disposions de réseaux si nous voulons participer davantage à la prise de décision et constituer des alliances entre nous. C'est ce qui nous permettra, quand nous verrons qu'une femme se débat dans des fonctions publiques, de la soutenir et de l'encourager. Il faut infléchir l'exercice de la politique. Je n'aime pas l'idée que nous commencions à faire de la politique sans remettre en cause son caractère extrêmement vertical, autoritaire et patriarcal. Le défi consiste à transformer la politique et à l'humaniser.


Entretien avec Mónica Xavier, sénatrice uruguayenne et présidente du Comité de coordination des femmes parlementaires

Soumis par iKNOW Politics le Mer Mar, 2008-08-19 04:15

Résumé: 

“…pour se renouveler, il faut ouvrir plus de chemins aux femmes et aux femmes jeunes – par-dessus tout – dans le domaine de la politique, pour qu’elles s’en éprennent et y trouvent un espace où elles puissent non seulement exercer leur carrière politique, mais aussi s’épanouir dans d'autres aspects de leur vie ».

Corps: 
iKNOW Politics: Quels sont les défis que vous avez eu à relever en tant que femme occupant des postes de leader, d'abord en tant que sénatrice élue pour deux mandats en Uruguay, puis en tant que premier membre d’un congrès latino-américain à présider le Comité de coordination des femmes parlementaires ? Votre formation et votre expérience à des postes clés vous ont-elles aidée ? En quoi ? Xavier Mónica Xavier: Le plus grand défi pour moi est de formuler des propositions que tous – hommes et femmes – pourront adopter. En effet, la femme en politique a un double défi à relever : une politique de présence, mais également une politique de propositions, qui lui permette de transformer toutes les questions qui l’intéressent en questions intersectorielles assorties d’une approche sexospécifique. J’honore actuellement un second mandat au Sénat, et je crois réellement que dans mon pays, au sein du gouvernement actuel, la question de l’égalité prend racine dans les institutions. En mars 2005, M. Tabaré Vázquez, le candidat de la coalition de gauche Encuentro Progresista – Frente Amplio – Nueva Mayoría, a accédé à la présidence de l’Etat uruguayen. A partir de là, des mesures ont été prises pour commencer à faire de l’égalité un critère fondamental de la politique. Les femmes, sous-représentées au Parlement uruguayen (dont elles occupent entre 11 et 12 % des sièges, selon que l’on compte les députées en fonctions ou les députées élues), ont dû mettre en œuvre toute une série de stratégies pour valider et légitimer leur présence et pour être efficaces malgré leur faible représentation. J'ai quant à moi une longue carrière politique à mon actif – toute une vie consacrée à la politique. Dans ma famille, mon père était déjà en politique, puisqu’il a servi pendant les années de la dictature en Uruguay, ainsi qu’après le retour à la démocratie. La dictature en Uruguay a été pour nous l’occasion de mettre durement à l’épreuve notre engagement politique. iKNOW Politics: Quelques institutions font des recherches pour déterminer pourquoi le taux de femmes réélues à des postes politiques est si bas par rapport à celui des hommes. Or, vous êtes une politicienne qui s’est non seulement présentée à une réélection, mais qui l’a remportée. Que pensez-vous des statistiques qui font état d’un faible taux de réélection des femmes ? Comment expliqueriez-vous ce phénomène ? Mónica Xavier: Oui, je crois que nous avons là un problème. Toutefois, il ne s’est pas écoulé suffisamment de temps pour pouvoir évaluer non seulement les progrès accomplis dans les contenus des propositions des femmes, mais également pour faire le bilan de la durabilité des femmes en tant que leaders politiques dans la région. Ces dernières années ont probablement été placées sous le signe de la stabilité, puisque des femmes sont restées dans des sphères de prise de décision ; cela devrait nous permettre d'évaluer les meilleures pratiques et les domaines susceptibles d'amélioration. Il est beaucoup plus facile d'évaluer le rôle de la femme dans divers domaines de l'activité politique dans les pays qui ont longtemps enregistré un taux significatif et stable de représentation féminine, notamment au Parlement. Dans ce contexte, l’absence de continuité, voire les épisodes de régression, nous empêchent d'analyser correctement en quoi les femmes font évoluer les programmes politiques et ceux des partis. Il importe de souligner que, si nous ne pouvons demeurer à jamais aux postes que nous occupons, nous devons néanmoins tabler sur la continuité et le renouveau. Or, pour se renouveler, il faut ouvrir plus de chemins aux femmes et aux femmes jeunes – par-dessus tout – dans le domaine de la politique, pour qu’elles s’en éprennent et y trouvent un espace où elles puissent non seulement exercer leur carrière politique, mais aussi s’épanouir dans d'autres aspects de leur vie. Il ne m’appartient pas de décider de postuler un nouveau mandat : c’est le congrès de mon parti qui élit des candidats et qui présente ensuite aux électeurs une liste fermée composée d’hommes et de femmes. Les candidatures et la teneur des listes sont toutes deux définies au sein du parti auquel j'appartiens. Et j’ajouterai un point tout aussi important : je crois que nous autres femmes devons, lorsque nous occupons un poste particulier, continuer d’être celles que nous étions avant d’y être nommées. Naturellement, ce commentaire est aussi valable pour les hommes. Or, lorsque nous autres femmes pénétrons dans un espace masculinisé, nous risquons d'adopter ces comportements et modalités de travail mêmes que nous avions décriés avant d’être élues. Nous devons être sur nos gardes, pour que, au-delà des obstacles que nous puissions rencontrer sur notre lieu de travail, nous ne renoncions pas à notre style, en nous efforçant de faire changer les choses, et non le contraire. En ce qui me concerne, je n'ai pas renoncé à ma profession, qui pourrait aussi être mon gagne-pain. Je suis cardiologue et je continue à exercer, bien que, naturellement, dans une très faible mesure, puisque je n'ai pas beaucoup d'heures en semaine à consacrer à ma profession. Mais pour moi, il s’agit là d’un signal ou d’un message clair que j’envoie aux citoyens et sur lequel il convient d’insister. Je leur dis : vous vivez pour la politique, mais vous n’en vivez pas – surtout à un moment où la politique a peu de prestige dans le monde. Bien entendu, je suis aussi maîtresse de maison et chef de famille, et j'assure tous les jours ma part de tâches domestiques. iKNOW Politics: Quel est l'état actuel de la participation des femmes en politique en Uruguay, tant au sein des partis que des pouvoirs de l’Etat ? Mónica Xavier: Je dis toujours que le premier obstacle rencontré par les femmes désireuses de participer à la vie politique est celui des partis, qui n'offrent pas d’endroits « habitables ». Il ne s’agit pas seulement pour nous d’occuper des postes dans les sphères du pouvoir et de la prise de décisions – ce qu’au demeurant, nous ne faisons pas assez. Il s’agit aussi de parvenir à un équilibre qui permette aux hommes d’accomplir des tâches qui ont trait à la famille et au foyer. C’est cela qui permettra aux femmes de cesser d’assumer à elles seules une double responsabilité. Il nous faut une meilleure répartition des rôles, et il faut que nous cessions de perpétuer le rôle de la femme procréatrice et celui de l’homme producteur. À cet égard, je crois que les partis politiques en Uruguay ont besoin de se renouveler de fond en comble. J'appartiens au Parti socialiste, qui applique depuis quinze ans une politique d'action positive, ce que la présente législature, où nous représentons la coalition au pouvoir, met bien en évidence. Mon parti est celui qui compte le plus grand nombre de femmes à des postes de responsabilité ou assumant des rôles peu conventionnels : ainsi, l’ex-ministre de la défense était une femme de mon parti, de même que l’actuel ministre de l'intérieur ; quant à moi, je suis une des quatre sénatrices de la République. Le Parti socialiste est le parti qui a la plus forte représentation de femmes dans ses listes de candidats. Si tous les partis politiques appliquaient réellement des mesures d’action positive, nous n’aurions pas à endurer le fait que, pour la première fois depuis le retour à la démocratie, la participation des femmes au parlement a perdu du terrain, et ce en termes tant quantitatifs que qualitatifs. Sur les trois partis représentés par des femmes au parlement, il n’en reste que deux. Nous avons longuement étudié, ces dernières années, le rôle que la société et les organisations non gouvernementales devraient jouer dans la promotion des questions concernant la parité et l'égalité des chances. A mon avis, nous avons négligé la responsabilité des partis politiques. Fort heureusement, la situation est en train de changer et nous comprenons désormais que nous avons tous un rôle à jouer – la société civile, l’Etat, les partis et les institutions. En Uruguay, les partis politiques sont très forts. C’est la raison pour laquelle, si l’on exclut la période de la dictature, la démocratie a toujours été très stable. Si les partis n’induisent pas un véritable renouveau, il sera d’autant plus difficile de le mettre en œuvre. Actuellement, que ce soit au parlement national ou municipal, les candidates finissent essentiellement par occuper des postes de substitut. Les hommes en fonctions permettent tout juste aux femmes d’y accéder le 8 mars. Quant au pouvoir exécutif, les femmes en ont été absentes pendant de longues périodes. Or, sous cette administration, 30 % des postes à responsabilité sont occupés par des femmes. Ce fait a déjà à lui seul un formidable impact. Il montre, en toute transparence, que la présence d’une volonté politique permet de transformer les institutions. Les partis politiques n’étaient pas disposés à faire de la place aux femmes. Or, le Président de la République, M. Tabaré Vázquez, qui désigne la composition de son cabinet, l’a été. Il est évident que nous aspirions à davantage et que nous aurions souhaité une parité complète, mais il nous faut bien reconnaître que nos acquis actuels sont inédits dans l'histoire du pays. iKNOW Politics: En dépit d’un faible nombre de membres, la Commission bicamérale de femmes uruguayennes a enregistré des résultats significatifs. Quelles sont les conditions nécessaires pour qu’une commission de femmes parlementaires obtienne des résultats concrets au chapitre de la promotion de la femme ? Mónica Xavier: Nous avons huit années d'expérience de la mise au point d’initiatives au sein de la Commission de l'égalité, de la Chambre des députés et de la Commission bicamérale de femmes. Il s’agit d’une expérience relativement nouvelle, mais très positive. Nous avons accompli des progrès et trouvé des solutions en faveur des femmes. Nous autres femmes parlementaires sommes engagées dans un long processus de travail, tout d'abord, en réunissant toutes les femmes ayant une approche sexospécifique, puis en définissant les stratégies qui mettent en évidence ce qui nous unit. Ce travail ne signifie pas d’exclure ce qui ne nous unit pas, mais plutôt d’indiquer que nous allons travailler d'une certaine manière sur une certaine question et que nous allons le faire ensemble, parce que, ce faisant, nous aurons un autre impact sur la société. Nous montrons notre force lorsque les citoyens voient qu’au-delà de nos différends idéologiques – que nous ne manquons pas d’avoir, et auxquels nul ne renonce – nous pouvons travailler sur d'autres questions, sur lesquelles nous nous entendons. Ainsi, nous unissons nos forces pour la question de la violence familiale et de la violence à l’égard des femmes. Ce sont là des dossiers que nous traitons comme un programme de travail conjoint. Naturellement, toutes les femmes ne sont pas en faveur de la Loi sur la participation politique, que nous avons présentée en mars 2007, et qui pourrait être examinée dès cette année au sein d’une des commissions spécialisées du sénat. Cette loi vise à mettre en œuvre un rapport de 70-30 dans tous les organes, partis politiques et secteurs de représentation publique. Certaines femmes ne l’approuvent pas, si bien que nous avons là un sujet de débat. Nous avons rallié à notre cause certains hommes qui croient, tout comme nous, qu'il est important d'avoir des lois garantissant l'égalité des chances et l’accès des femmes à la vie politique, mais nous devons poursuivre notre travail pour trouver un consensus solide parmi les femmes parlementaires. De même, nous n’avons toujours pas trouvé de consensus auprès des femmes parlementaires sur le projet de loi sur les droits sexuels et procréatifs, qui contient dans un chapitre une réglementation dépénalisant dans certaines circonstances l’avortement en Uruguay – et nous ne parvenons pas à voter toutes d’une même voix. Être femmes ne signifie pas automatiquement être toutes d’accord sur les diverses questions pour lesquelles nous avons milité dans l’histoire. iKNOW Politics: Les quotas en faveur des femmes ou les lois sur les quotas ont été un mécanisme très positif pour promouvoir la présence des femmes en politique dans de nombreuses régions du monde. L'Uruguay n'a pas de loi sur les quotas. D’après votre expérience, croyez-vous qu’une telle loi soit nécessaire ? Mónica Xavier: Très nécessaire, c’est pourquoi j'espère vivement que le sénat examinera et approuvera sans tarder cette loi qui, comme je l'ai déjà dit, garantirait un rapport de 70-30. Il faudra ensuite l’approuver en deuxième chambre. Dans notre pays, des lois de ce type requièrent une majorité qualifiée pour certains des articles, parce qu'elles portent modification de la loi électorale. Je suis persuadée que les pays qui peuvent garantir une participation équitable des femmes à la vie politique sans avoir besoin de quotas parce qu'ils ont un niveau ou une histoire différents des nôtres – la Finlande, le Danemark ou Cuba – sont rares. Dans d’autres pays, c'est-à-dire dans ceux où les femmes occupent désormais une part significative des sièges au parlement, ce résultat a été obtenu grâce à des quotas et autres mesures d'action positive. L’Uruguay a de surcroît approuvé sans réserve la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et son Protocole facultatif. Nous sommes donc habilités en droit à transposer ces instruments en lois et réglementations nationales. iKNOW Politics: D’après votre expérience, quelles sont selon vous les meilleures stratégies pour intégrer les hommes dans les processus de promotion de l’égalité des sexes, en particulier dans le domaine de la participation politique ? Mónica Xavier: Beaucoup d'hommes n'ont pas besoin d'être persuadés car ils comprennent très bien que nous autres femmes ne voulions pas être présentes pour le principe, mais parce que la démocratie ne peut être que renforcée lorsque les femmes – qui représentent 52 % de la population – sont élues directement par les citoyens et non simplement représentées par les hommes. D’autres hommes en revanche ont besoin de discuter de ce qui, manifestement, relève d’une lutte pour le pouvoir. Nous devons donc travailler non seulement pour nous faire de la place, mais aussi pour nous inscrire dans la durée, ce qui s’obtient, à mon sens, dans le cadre d’un débat idéologique. Il s’agit d’une question profondément idéologique et pas nécessairement partisane – ce sont là deux choses à ne pas confondre. iKNOW Politics: Quel type d'influence les réseaux ou le réseautage ont-ils eue sur votre carrière ? Les estimez-vous utiles ? Que pensez-vous de l'initiative iKnow politics ? Mónica Xavier: Ils sont essentiels. Il ne saurait y avoir de progrès si nous ne créons pas des réseaux de solidarité, d'information et d'appui pour les femmes. Ils nous permettent de nous tenir informées, de nous instruire, de nous hisser sur la scène politique et d’y demeurer. Je crois que l'initiative des cinq organismes qui ont fondé iKnow politics nous fournit un outil qu‘il convient de faire connaître, pour qu’il soit dûment utilisé et que nous puissions en tirer les avantages escomptés. iKNOW Politics: Que conseilleriez-vous aux jeunes femmes qui s’intéressent à la politique mais qui perçoivent ce monde comme distant et difficile d’accès ? Mónica Xavier: Ce qui est facile n’exige aucun effort ; ce qui est difficile exige en revanche des efforts, mais ils en valent la peine, parce qu’en occupant un poste de décision politique, on peut faire changer les choses. Je suis médecin de profession, ce qui me permet d’allonger la vie des personnes, mais non de leur donner le bonheur. En politique toutefois, il est possible de transformer la vie des êtres humains et de les rendre plus heureux. iKNOW politics: Enfin, en ce qui concerne votre mandat au sein de l'Union interparlementaire, qui est sur le point de prendre fin, quel souvenir aimeriez-vous que l’on garde de vous ? Quel précédent croyez-vous avoir créé ? Mónica Xavier: Les chances de travailler deux années d’affilée dans un environnement comme le mien, de portée mondiale, sont rares. Aussi voudrais-je que toutes les femmes qui ont pris part aux différentes activités que j'ai présidées gardent de moi le souvenir d’une personne qui leur a toujours permis de s'exprimer. Je crois que l’écoute et le dialogue dans les environnements où se réunissent des femmes de cultures et de statuts très différents nous permettent de mieux nous entendre, de cultiver nos liens et de mettre sur pied des processus. Sans entente ni dialogue, nous ne pouvons pas avancer sur les questions fondamentales que sont la paix dans le monde, un meilleur partage des connaissances et de la technologie, des conditions de collaboration améliorées et plus équitables. Nous autres femmes avons un rôle très important à jouer en contribuant au dialogue et à l'harmonie dans le monde. Je voudrais que l’on se souvienne de moi dans ces termes, c'est-à-dire comme quelqu'un qui ne s'est jamais refusé à la possibilité d’un dialogue.