Nilcéa Freire

Entretiens

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février 21, 2010

Nilcéa Freire

Ministre du Secrétariat spécial pour la promotion de la femme (SPM) au Brésil

"Les partis, qu'ils soient de gauche ou de droite, sont le reflet de la société. Les hommes font preuve de machisme aussi dans les partis, ils ont beaucoup de mal à faire de la place. Il existe aujourd'hui une forte concurrence entre eux et ils ne souhaitent pas qu'elle s'étende aux femmes. C'est la raison pour laquelle le changement dépend davantage de l'engagement des femmes. De plus en plus de femmes sont conscientes du fait qu'il n'est pas possible d'arriver au pouvoir sans partis, ce qui contribue à créer au sein des partis une masse critique de femmes susceptible de porter à leur transformation”. - Nilcéa Freire

iKNOW Politics: Merci beaucoup, Madame la Ministre, de nous recevoir. Je voudrais commencer par vous demander de nous parler de votre trajectoire politique. Comment a-t-elle débuté? Quelle en a été l'inspiration? Le fait que vous soyez une femme a-t-il constitué un obstacle particulier?

Je fais de la politique depuis que je suis toute jeune. J'ai commencé à l'université, dans le mouvement étudiant. Je militais au Parti communiste du Brésil. C'était l'époque de la dictature militaire et nous étions dans la clandestinité. J'ai fui au Mexique (1975-1977), où j'ai poursuivi des études, que j'ai toutefois interrompues dès mon retour au Brésil. Cela fait très longtemps que l'activité politique fait partie de ma vie, en parallèle de mon activité professionnelle. Je suis médecin de formation et professeur à l'université. Après quelques années de travail, j'ai été choisie pour occuper le poste de Recteur de l'Université de l'Etat de Rio de Janeiro (2000-2003). A la fin de mon mandat de recteur de l'université, je suis entrée au ministère à l'invitation du Président Luiz Inácio Lula da Silva (2004).

Mon engagement politique s'est exprimé sous la forme du militantisme dans un parti, je n'ai jamais été candidate. J'appartiens depuis 1989 au Parti des travailleurs (PT). Je crois que nous avons toutes la sensation que nos choix nous font subir un certain isolement, que nous n'avons personne avec qui les partager. C'est particulièrement le cas lorsque l'environnement dans lequel on se trouve est majoritairement masculin, ce qui est mon cas depuis que je suis étudiante. Dans le mouvement estudiantin, la direction de mon parti était en majorité masculine, nous étions toutes justes deux femmes. C'est le cas à gauche comme à droite et cette caractéristique culturelle machiste existe dans tous les partis. A l'Université de l'Etat de Rio de Janeiro, où j'ai travaillé toute ma vie, l'environnement est plus progressiste et ces questions ne se posent pas de façon explicite, mais elles existent tout de même sur un plan plus subtil. Quand on m'a confié les fonctions de recteur, les hommes aussi étaient favorables à ce choix. Toutefois, quand j'ai pris mes fonctions, mes collègues ont eu du mal à savoir comment se battre et se mettre en contact avec moi dans ce nouveau cas de figure. Sur le plan hiérarchique, je me trouvais au-dessus d'eux, ce qui a créé de fortes attentes avant que tout le monde ne s'habitue.

Le mythe veut que nous, les femmes, nous soyons très fragiles émotionnellement, que nous puissions perdre le contrôle à tout moment. C'est l'image qu'on avait de moi avant de se rendre compte qu'il n'en était rien, que je ne correspondais pas aux stéréotypes. Le plus important, toutefois, est le fait que les femmes souffrent d'une forte surcharge de travail. J'ai accompli tout mon parcours avec deux enfants petits, dont je m'occupais presque seule. J'appartiens à la classe moyenne brésilienne, ce qui signifie que j'ai pu m'offrir les services d'une domestique rémunérée pour m'aider, mais il n'en reste pas moins que c'était difficile de laisser les enfants petits pour aller faire de la politique et mener des activités professionnelles.

Beaucoup de femmes n'y arrivent pas: elles n'ont personne à qui laisser les enfants, personne avec qui partager les tâches du quotidien. C'est un obstacle important, parce que le mythe veut aussi que les femmes n'aiment pas la politique. Personne ne leur, ne nous, demande pourquoi nous en sommes absentes. Il y a longtemps déjà, on a demandé à une femme syndicaliste: "Pourquoi n'es-tu pas à la direction du syndicat? Tu as des idées excellentes, pourquoi ne t'es-tu pas présentée à la direction du syndicat?” Et elle a répondu: “Pourquoi? Quand mon mari sort de l'usine et va au syndicat, personne ne lui demande des comptes et il ne m'a jamais demandé si j'aimerais qu'il rentre à la maison un soir par semaine pour s'occuper des enfants et préparer le repas, pendant que je vais moi au syndicat à la sortie de l'usine. Je sors de l'usine et je rentre à la maison m'occuper des enfants et préparer le repas, je n'ai pas le temps de devenir dirigeante syndicale”.

iKNOW Politics: "Vous qui occupez désormais des fonctions haut placées au sein du ministère chargé de la condition de la femme, quelles sont selon vous les possibilités d'un réel changement politique?

Occuper un poste comme celui-ci constitue une occasion unique. Nous les femmes, nous ne devons jamais oublier ce que cela nous a coûté d'arriver jusque-là. Au Secrétariat spécial de la promotion de la femme (SPM), nous étudions la reformulation de la législation électorale brésilienne concernant les quotas de femmes. Au Brésil, la loi sur les quotas exige des partis qu'ils réservent au moins 30% des places sur leurs listes aux femmes. Toutefois, si un parti ne respecte pas ce chiffre, il ne s'expose à aucune sanction. Si le parti déclare: “Nous n'arrivons pas aux 30% de femmes”, il ne se passe rien. Les retombées de cette loi sont donc très limitées. Nous sommes en train d'évaluer ce qu'il serait possible de faire pour faire évoluer la situation. Au Brésil, le scrutin est nominal, ce qui rend la mise en œuvre des quotas plus difficile. Nous devons au moins trouver le moyen de rendre ces 30% efficaces. A l'heure actuelle, 10% seulement des membres du congrès sont des femmes.

iKNOW Politics: Les normes et le cadre normatif comptent, mais ne suffisent pas. Il faut des changements structurels et notamment faire évoluer la mentalité de la société. Quelles sont les stratégies mises en place par le gouvernement du Président Lula da Silva sur ce plan?

Nous agissons sur différents fronts, dont le front culturel, qui me paraît très important. Nous intervenons plus précisément dans les écoles, où il est possible de transmettre très vite aux garçons comme aux filles une autre vision du monde. Depuis 2005, il existe un programme intitulé Genre et diversité, qui a pour but d'apprendre aux enseignants des matières de base comment aborder les questions de genre, de race, d'ethnie et de préférences sexuelles avec les enfants. Ce programme est conçu pour les enfants de neuf à onze ou douze ans, quasiment jusqu'à l'adolescence. Quatorze mille enseignants dans tout le Brésil ont bénéficié de cette spécialisation, qui a été élargie cette année. Il s'agit d'un enseignement à distance (e-learning). Nous voulons nous attaquer à l'éducation formelle car l'éducation, si elle peut être un instrument de modernisation de la société, peut tout aussi bien être utilisée pour préserver les préjugés et le statu quo. Nous travaillons sur un autre front, à savoir l'appui aux campagnes que nous proposent les organisations de la société civile.

L'année dernière, nous avons lancé une campagne intitulée: “Je m'engage en faveur des femmes au pouvoir”. L'outil principal de cette campagne est un site Internet, sur lequel nous recueillons des informations et entreprenons des analyses concernant la participation des femmes à la vie politique. Dans le cadre de cette campagne, nous avons aussi offert à toutes les candidates et tous les candidats une plate-forme politique pour les élections municipales de 2008. Cette plate-forme est le fruit du travail, non seulement du SPM, mais aussi du Conseil national des droits de la femme (CNDM), enceinte rassemblant des instances des partis politiques brésiliens consacrées aux femmes, que nous soutenons. Tous les partis, de droite comme de gauche, y sont réunis. Nous avons lancé cette plate-forme au moyen de spots radiophoniques, d'affiches et de slogans et les candidates y ont fait appel pour leur campagne. A ce qui précède viennent s'ajouter les programmes permanents et les projets du SPM et du gouvernement visant à défendre et renforcer l'autonomie des femmes, particulièrement dans le monde du travail, tant pour les femmes qui vivent dans les zones urbaines que pour celles qui vivent dans la campagne brésilienne. Défendre l'autonomie de ces femmes signifie souvent revenir aux choses les plus fondamentales, par exemple s'assurer qu'elles disposent de papiers d'identité.

Quand nous sommes arrivés au gouvernement, presque trois ou quatre millions de ces femmes ne disposaient même pas de carte d'identité, qui constitue leur principal document officiel d'identité. Elles ne pouvaient donc pas avoir accès aux programmes de crédits proposés par le gouvernement. Œuvrer en faveur de l'autonomie signifie élargir les perspectives d'emploi et d'accès au marché du travail et, par ailleurs, créer des conditions propices à une qualité de vie minimum.

C'est dans ce but que nous avons organisé deux conférences nationales sur les femmes, la première en 2004 et la seconde en 2007. Il s'agit de processus participatifs qui commencent par des conférences municipales, auxquelles succèdent des conférences régionales, pour arriver à la conférence nationale. La première a réuni mille huit cents déléguées de tout le Brésil, au terme d'un processus qui a vu la participation de cent vingt mille femmes. La seconde, qui a rassemblé en 2007 deux mille huit cents déléguées, a été le point fort d'un processus auquel deux cent vingt mille femmes ont participé. La première conférence a permis d'élaborer les principes et les lignes directrices du premier plan national de promotion de la femme et la seconde de revoir ce plan, qui a été élargi, notamment pour inclure d'autres contributions. Nous sommes en pleine mise en œuvre des accords passés au cours de cette seconde conférence. En outre, le plan n'engage pas seulement le SPM, mais aussi les ministères du gouvernement de Lula da Silva: travail, éducation, santé, développement social, science et technologie, etc. Tous les ministères sont concernés par les onze chapitres de ce plan, qui vont de l'éducation inclusive et non sexiste jusqu'à la question des femmes et du pouvoir.

iKNOW Politics: Vous jouissez d'une longue expérience du militantisme au sein de partis politiques. Quelle est votre vision de la participation des femmes au travail des partis? Quelles seraient vos suggestions de changement ou d'amélioration?

La relation entre les femmes et les partis politiques et la politique officielle est extrêmement délicate. Au départ, le féminisme traditionnel (et encore aujourd'hui certains courants sont de cet avis) a radicalement remis en cause le militantisme des femmes dans les partis politiques. Pendant des années, au Brésil, les femmes qui militaient dans le mouvement féministe étaient farouchement opposées aux partis politiques. Le mouvement féministe se positionnait comme un mouvement d'inspiration libertaire, tout ce qui posait des limites était rejeté. Au Brésil, une ligne de démarcation claire a séparé les femmes autonomes appartenant au mouvement féministe de celles qui ont décidé de s'engager dans les partis.

De façon générale, les femmes qui revenaient d'exil, qui avaient déjà milité dans un parti politique, ont opté pour cette seconde solution, mais elles n'ont pas été nombreuses, ce qui explique que nous continuions à être minoritaires au sein des partis. Les partis, qu'ils soient de gauche ou de droite, sont le reflet de la société. Les hommes font preuve de machisme aussi dans les partis, ils ont beaucoup de mal à faire de la place. Il existe aujourd'hui une forte concurrence entre eux et ils ne souhaitent pas qu'elle s'étende aux femmes. C'est la raison pour laquelle le changement dépend davantage de l'engagement des femmes.

De plus en plus de femmes sont conscientes du fait qu'il n'est pas possible d'arriver au pouvoir sans partis, ce qui contribue à créer au sein des partis une masse critique de femmes susceptible de porter à leur transformation. Vous voyez que, bien souvent, c'est la pression qui paie. Prenez par exemple le cas de Michelle Bachelet, au Chili. Elle n'était pas la candidate de prédilection de son parti, bien au contraire. Le parti n'a appuyé sa candidature que lorsqu'il a eu connaissance des sondages d'opinion. C'est dans ces cas-là que le parti dit: "Cette femme bénéficie du soutien des électeurs, appuyons-la”.

Il est illusoire de penser que les partis politiques se transformeront sans effort. Nous n'obtiendrons rien tant que durera le rapport de force dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui: peu de femmes organisées contre beaucoup d'hommes. On ne tient pas compte de nous? Il faut que nous fassions pression. La pression exercée du dehors sur les partis ne suffit pas non plus, il faut aussi faire pression de l'intérieur. Mon parti, le Parti des travailleurs (PT), a été le premier du Brésil à adopter des quotas de femmes pour la composition de sa direction, les nominations et les listes électorales pour la direction du parti. Il faut 30% de femmes, quel que soit le cas de figure. Ce n'est pas facile de lutter de l'intérieur, c'est difficile, car les lois fondamentales de la physique nous apprennent que deux corps ne peuvent occuper le même espace en même temps. Pour que l'un entre, l'autre doit partir. Pour qu'une femme arrive au pouvoir, un homme doit le quitter. Nous sommes là pour nous battre et la première étape consiste à être tout simplement là.

iKNOW Politics: Vous avez fait beaucoup de formation. Comment voyez-vous le renouvellement de la classe dirigeante des femmes engagées dans la politique au Brésil? Auriez-vous des propositions à faire pour renforcer ce processus?

Nous nous réjouissons de voir que le renouvellement des dirigeantes va bon train au Brésil. Voici quelques années, rares étaient les jeunes femmes impliquées dans les activités du mouvement des femmes. Aujourd'hui, il existe un beau mouvement de jeunes féministes, qui ne cesse de se développer. Ce mouvement, qui a joué un rôle de premier plan lors de la Conférence nationale sur la condition de la femme, en 2007, continue à se développer. Ces femmes disposent d'une sorte de réseau couvrant tout le territoire national, ainsi que de représentantes dans tous les états brésiliens et une rencontre de jeunes féministes a été organisée l'année dernière. Par ailleurs, le SPM soutient l'Union nationale des étudiants (UNE) et, en son sein, UNE Mulherer (la section féminine), qui s'efforce de créer des noyaux de femmes dans toutes les universités. Ces femmes sont en train de réaliser une étude, un travail de mobilisation, une campagne en faveur de la légalisation de l'avortement au Brésil et elles travaillent sur la question des droits sexuels et reproductifs.

Nous encourageons ce type de participation et de formation politique, car nous considérons que nous manquons d'espaces de formation, gouvernementaux et non gouvernementaux. Je ne parle pas de petits programmes de formation, mais de programmes plus importants, susceptibles d'autonomiser réellement les jeunes femmes. Il faut qu'elles sachent que ce n'est pas facile, que des obstacles existent, mais qu'il est possible de les surmonter. Je n'oublie jamais que j'ai une petite fille de sept mois et que beaucoup de chemin reste encore à parcourir pour qu'elle vive dans un monde plus égalitaire. Il ne faut pas que les femmes de demain doivent payer leur autonomie aussi cher que nous, qui sommes plus âgées. Nous avons souvent dû payer le prix fort pour devenir plus indépendantes, autonomes, et arriver là où nous en sommes aujourd'hui.

iKNOW Politics: Quel a été l'importance des réseaux dans votre travail?

Les réseaux sont fondamentaux. Au départ, j'ai parlé de la sensation d'isolement, que l'on œuvre au sein d'une instance non gouvernementale ou au gouvernement, ou encore dans un parti. On se sent souvent seule, on a l'impression d'être la seule à avoir des problèmes, car les femmes ont toujours tendance à culpabiliser pour tout. Il existe une dimension culturelle, liée à la notion de "péché originel". Il est très important de réaliser que d'autres ont des problèmes, que nous n'en portons pas la responsabilité, qu'il sont structurels et dépendent de la société, que d'autres femmes se trouvent dans la même situation et que ce n'est pas seule, mais en partenariat avec d'autres, qu'il sera possible de trouver des solutions, car elles ne seront pas individuelles. Une mentalité différente apparaîtra au fur et à mesure que grandira le nombre de femmes qui se sentent concernées. Pour moi, c'est le but d'un réseau, à savoir offrir des possibilités qui ne se présentent pas souvent dans le contexte individuel.

iKNOW Politics: Pour terminer, en votre qualité de ministre, quels sont les trois objectifs que vous vous donneriez dans un avenir proche? Comment aimeriez-vous qu'on se souvienne de vous?

L'un de mes objectifs consiste à veiller à la mise en œuvre de la loi “María da Penha", la loi contre la violence à l'égard des femmes au Brésil. Cette loi est le fruit de la lutte menée par les femmes brésiliennes, sanctionnée par le Président en 2006. Je souhaite également développer la participation politique des femmes en œuvrant en faveur de la révision de la législation sur les quotas, afin qu'elle entre en vigueur pour les élections de 2010. En troisième lieu, je me fixe comme objectif de consolider la dimension transversale de la perspective du genre dans la politique de l'Etat brésilien et même, comme résultat de ces avancées, de permettre l'élection d'une femme à la Présidence du Brésil fin 2010.

 

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