Winnie Byanyima

Entretiens

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juillet 7, 2007

Winnie Byanyima

Directrice de l’Unité Genre du PNUD, Bureau de Développement des Politiques

Winnie Byanyima, Directeur de l’Unité Genre du PNUD, Bureau de Développement des Politiques, a été élue trois fois au Parlement ougandais et a été la fondatrice du comité des femmes au sein de l’Assemblée. Avant de rejoindre le PNUD, Mlle Byanyima a dirigé la direction Femmes, Genre et Développement de la Commission de l’Union Africaine. Elle a été l’un des membres fondateurs et première présidente de l’ONG Forum pour les Femmes en Démocratie (FOWODE). Mlle Byanyima a exercé de nombreuses fonctions dans des panels d’évaluation et en tant que consultante pour le PNUD, UNIFEM et d’autres agences des Nations Unies. Elle est membre du comité de direction de la fondation africaine de renforcement des capacités et du centre international de recherche sur les femmes. Elle a été dernièrement membre du groupe d’action pour les objectifs du millénaire dans le domaine de l’éduction et l’égalité des genres. Mlle Byanyima a publié de nombreux ouvrages sur les questions de genre et gouvernance, y compris un manuel en collaboration avec l’Union Interparlementaire (IPU) intitulé « Parlements, le processus budgétaire et les questions de genre » et « Marée montante » une biographie sur les femmes engagées en politique et activistes en Ouganda. Mlle Byanyima est diplômée de l’université de Manchester (Master en ingénierie mécanique et aéronautique).

iKNOW Politics: Mlle Byanyima, pouvez-vous décrire votre parcours à nos lecteurs ? Quelle était votre expérience avant de devenir membre du parlement pour la municipalité de Mbarara (Ouest Ouganda) ? Quelles furent vos motivations pour débuter une carrière en politique?

Je me suis engagée en politique longtemps avant de me présenter aux élections parlementaires en Ouganda. Ma famille a un long passé dans la vie politique ougandaise et je me suis engagée dans ce chemin pendant presque toute ma vie. J’ai quitté l’Ouganda pendant la dictature d’Idi Amin car je ne pouvais pas accepter la situation dans mon pays. Je suis devenue une réfugiée et je me suis engagée dans des organisations politiques d’étudiants durant mon exil. J’ai toujours eu une passion pour la justice. C’est ce qui m’a mené à l’exil et à l’activisme en faveur des droits de la femme et des droits de l’homme et c’est ce qui guide encore aujourd’hui mon travail. Une fois diplômée, j’ai pensé commencé un doctorat en fluides mécaniques mais vu la situation dans mon pays et la guerre civile, j’ai décidé de rentrer en Ouganda rejoindre la lutte contre la dictature. J’ai trouvé un emploi dans une compagnie aérienne pendant que je travaillais clandestinement pour la résistance. Evidemment, ma famille et mes amis souhaitaient me savoir en sécurité et s’inquiétaient beaucoup pour moi cependant ma famille savait qu’elle ne pouvait pas m’en empêcher et m’aidait comme elle le pouvait.

iKNOW Politics: Pouvez-vous nous parler des techniques et outils de campagne que vous utilisés afin de remporter les élections?

Durant ma campagne électorale, j’ai utilisé des outils non traditionnels qui ont remis en cause et mis en évidence l’ancienne culture politique et les normes de mon pays. Je me suis rapprochée des pauvres dans leurs communautés et maisons en faisant du porte à porte. Alors que d’autres politiciens ignoraient ceux qui vivaient dans les zones les plus défavorisées, j’ai visité les femmes dans leurs cuisines et je les ai écoutées partout. Mes techniques ont été vivement critiquées par les autres politiciens qui y voyaient un avantage en ma faveur et les opposants m’ont demandé d’arrêter mes visites dans les foyers. L’espace politique était dominé par des hommes de classe moyenne qui pensaient que le leadership était leur droit inné. Les populations défavorisées rencontraient les politiciens dans des espaces déterminés durant les rallies et ensuite retournaient à leur habitations défavorisées. De mon côté, j’ai poursuivi ma stratégie de rapprochement avec la population et j’ai continué à visiter les femmes occupées à leurs corvées quotidiennes dans leurs petites cuisines et jardins tout en leur parlant et écoutant leur lutte. Cela a intéressé les femmes et leur a fait réaliser qu’elles avaient un certain pouvoir à travers le vote.

iKNOW Politics: Votre leadership politique et activisme en tant que femme ont-ils eu un impact sur votre style de leadership et vos prises de décisions?

Mon style de leadership est différent car je suis une féministe. Je délibère dans mes décisions et en politique. Je cherche à renverser la patriarchie et à introduire une version alternative du pouvoir. En tant que politicienne, je respect mes constituants. D’un point de vue féministe, j’accorde sa juste valeur au travail et à la contribution des femmes pauvres. J’ai utilisé des méthodes de campagne qui ont ôté aux hommes leur pouvoir traditionnel et montré aux électeurs que j’étais capable de gagner. J’ai travaillé pour montrer que le pouvoir appartenait au peuple. J’ai mis en évidence les problèmes des femmes dans la campagne et par la suite lorsque j’ai été élue au parlement. Lorsque je sentais que les hommes prenaient peur par rapport à mes messages politiques, j’insistais sur le fait que les droits des femmes étaient bénéfiques pour les familles et les communautés entières en utilisant des exemples locaux. Je me suis rapprochée des gens pour les assurer que j’avais du pouvoir et que j’étais capable de gagner et de faire une différence afin d’améliorer la vie des femmes, des hommes et des enfants. Je n’ai pas fait de compromis sur les droits des femmes.

iKNOW Politics: Quel a été la clef de votre succès en politique?

Je ne me considère pas comme victorieuse, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Je rêve encore de réaliser beaucoup d’objectifs pour mon pays, pour l’Afrique, pour ses pauvres et pour les femmes qui s’y battent. En Ouganda, des millions de femmes et de filles, hommes et garçons sont toujours enfermés dans des camps ; ils sont victimes d’une guerre stupide qui dure depuis plus de vingt ans et qui aurait pu être évitée. Les femmes marchent encore des kilomètres pour puiser de l’eau et trouver du bois pour faire du feu. Elles meurent durant les accouchements, de la malaria, du sida et d’autres maladies qui pourraient être évitées. Les maigres ressources de l’aide au développement sont détournées par des leaders avides. Il y a encore beaucoup à faire pour mettre fin aux guerres, lutter contre la pauvreté, augmenter la gouvernance et libérer le potentiel des femmes et hommes africains pour qu’ils profitent pleinement de la vie. J’ai pu rester concentrée sur les problèmes de justice pour les pauvres et les sans voix, c’est sans doute cela que je considère comme un succès. Je ne me suis jamais lassée ou détournée des causes auxquelles j’ai cru toute ma vie.

iKNOW Politics: Quels conseils pouvez-vous donner aux femmes candidates et aux leaders femmes qui tentent de réussir une carrière politique?

La politique n’est pas juste une carrière, c’est un véritable engagement. Un politicien doit avoir une cause et y croire fermement. Il faut avoir une cause et travailler sans cesse pour la réaliser. Si une femme leader est passionnée par l’égalité et les droits des femmes, comme je le suis (pas toutes les femmes n’y croient et il faut l’accepter), elle doit se battre pour cette cause avec un agenda comprenant également la justice afin de créer des alliances. Les femmes candidates sont confrontées à des problèmes relatifs à la collecte de fonds. Récolter des fonds est difficile pour la majorité des candidats mais encore plus pour les femmes. Je conseillerais aux femmes d’articuler leur agenda de manière très claire et cohérente car cela aide à récolter des fonds. Une candidate obtient du soutien financier pour les causes qu’elle défend et pour le potentiel qu’elle a à les prendre en compte durant le processus politique. Il est aussi important d’avoir une manière organisée de récolter de l’argent et de s’éloigner de la gestion directe des fonds. Par exemple, j’ai toujours eu une personne responsable de gérer les fonds et donations récoltés durant mes campagnes. De cette manière, les gens savaient que je n’utilisais pas l’argent pour mes propres intérêts. Il est tout aussi important pour les femmes d’être très actives dans la lutte contre la corruption et dans lutte contre la fraude électorale. Les femmes devraient être sur le devant de la scène pour demander les réformes des lois électorales afin de restreindre l’utilisation de l’argent durant les campagnes électorales car les femmes, plus que les hommes, sont confrontées à ce genre de problème. Les finances des campagnes sont par ailleurs un obstacle important pour les jeunes également.

iKNOW Politics: Quelles stratégies avez-vous utilisées afin de guider la nouvelle génération de leaders femmes?

Je pense que le partage de connaissance et de capacités est très important. Avec neuf collègues, j’ai établi le Forum pour les Femmes en Démocratie en 1994. A travers ce forum, nous avons créé un projet qui soutient les femmes candidates et leaders. Mais nous n’avons pas suivi le chemin traditionnel. Nous ne voulions pas importer des idées ou succès occidentaux à une culturel politique très différente. Nous croyions fermement en une transformation féministe de la manière dont la politique ougandaise fonctionnait. Ceci a eu pour conséquence l’introduction d’approches critiques des femmes candidates tout en prenant compte directement de notre culture politique.Pour une partie des activités, nous avons invité des leaders femmes ougandaises expérimentées qui s’étaient déjà présentées aux élections plusieurs fois et avons partagé nos réflexions au sujet de la transformation. Nous leur avons demandé de guider les femmes candidates. Nous avons également aidé les femmes candidates à se concentrer sur les raisons qui les poussaient à se présenter aux élections et à définir les objectifs qu’elles souhaitaient atteindre. Nous leur avons fourni des conseils à la demande. De cette manière, nous avons répondu aux besoins spécifiques de ces femmes. Nos mentors ont été formés au conseil et leur conscience féministe a été accrue. Les femmes qui se sont adressées à nous ont reçu du soutien dans des domaines variés tels que l’établissement d’un agenda, le développement d’une campagne, les stratégies financières etc…

Une autre initiative intéressante fut le projet d’apprentissage intergénérationnel qui a rassemblé des femmes activistes et politiciennes de quatre générations (de 1940 à 1990) pour partager leurs expériences et contraintes. De cette manière, les jeunes et les plus âgées ont pu apprendre l’une de l’autre et documenter la manière dont laquelle l’histoire de notre pays s’est écrite depuis la colonisation. Ces discussions ont conduit à la rédaction d’un livre et d’un documentaire, la création d’une exposition photo et d’une pièce de théâtre qui mit en évidence les contributions des femmes activistes dans le domaine public sur une période de 50 ans. La pièce de théâtre montrait également comment le mouvement des femmes en Ouganda a adopté et développé des problématiques différentes selon l’époque et comment le mouvement a survécu à travers la répression politique et les guerres civiles. La pièce mettait également en évidence comment les femmes plus âgées passaient le relais aux plus jeunes. A travers cette expérience, de jeunes femmes apprirent que l’histoire de l’Ouganda n’avait pas été faite uniquement par les hommes mais aussi par le rôle important des femmes dans ce processus. Aujourd’hui, il existe une université d’été où les jeunes filles viennent en camp de vacances pour apprendre des formes de leadership alternatives et transformatives.

iKNOW Politics: iKNOW Politics est une plateforme globale visant à soutenir les femmes dans la vie politique. Comment pensez-vous que nous pouvons rendre cette plateforme attractive pour les femmes à travers le monde?

Je dois dire que j’ai été positivement surprise par le nombre de femmes et d’hommes se connectant au site à travers le monde. Alors que je m’attendais à voir les femmes utiliser internet pour développer des opportunités de travail, je me suis toujours demandée si les femmes l’utiliseraient comme un outil pour se connecter l’une à l’autre au sujet de la politique. Par contre, il est important de reconnaître que la technologie amène également sa propre culture et que l’accès aux technologies varie fortement d’un pays à l’autre. Il est important de respecter les cultures des pauvres et d’éviter la domination culturelle.

iKNOW Politics: Si une femme candidate se présente à la présidence en Ouganda, quelles seraient ses chances selon vous et quels obstacles devrait-elle surmonter?

Il est possible pour une femme de remporter des élections libres et démocratiques. Je pense que je pourrais remporter une élection présidentielle si je me présentais en Ouganda. Le problème est que les élections ne sont pas libres dans ce pays où elles sont monétarisées et militarisées. Il est cependant possible de surmonter cet obstacle financier. L’usage partisan des militaires par le Président actuel durant les élections pose un autre problème sérieux à tout autre candidat ; qu’il soit homme ou femme. A cet égard, je suis membre fondateur d’un parti qui tente de démilitariser la politique en Ouganda et de ramener le pays sur le chemin démocratique.

iKNOW Politics: Nous vous remercions d’avoir partagé avec nous vos histoires et opinions personnelles à propos de votre carrière politique et votre quête de justice sociale. Nous savons d’or et déjà que cette interview inspirera et sera utile à de nombreux membres de iKNOW Politics à travers le monde.

 

 

 

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