Yanar Mohammed

Entretiens

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septembre 15, 2014

Yanar Mohammed

Présidente de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak.
Yanar Mohammed


Interview par Lucile Huguet.


 Vous étiez au Canada en 2003 et vous avez décidé malgré tout de rentrer en Irak afin de créer l’association, pouvez-vous commentez cette décision ?

            Oui c’est exact, je suis rentrée à Bagdad où j’ai retrouvé d’autres femmes avec lesquelles nous avions l’idée de créer l’organisation. Nous avons élaboré ensemble le plan, les actions, les idées que nous avions, et j’ai trouvé le nom. Le nom de l’association en dit d’ailleurs long sur nos objectifs. Nous voulons l’égalité des droits entre les hommes et les femmes d’Irak et mettre un terme au pratiques misogynes criminelles en Irak.

           

Comment voyez-vous le futur pour les femmes en Irak ?  

            Quand je regarde en arrière, de 2003 à nos jours, je m’aperçois que les atrocités commises à l’encontre des femmes illustrent les changements politiques traversés par le pays. Les crimes commis par des hommes contre des femmes sont à mettre en parallèle avec ces changements politiques. Quand Saddam accéda au pouvoir, il envoya ses hommes qui kidnappèrent des centaines de femmes et en pendirent deux cent, laissant leur cadavres dans les rues en exemple de ce qui arrivait aux femmes immorales. A l’heure actuelle nous dénonçons les kidnappings de femmes Yézidis et leur vente comme esclaves sexuelles.

 

Utilisez-vous les réseaux sociaux pour vos actions et quel impact cela a-t-il sur votre travail ?

            L’utilisation de Facebook a beaucoup augmenté en Irak ces dernières années, et oui nous l’utilisons. Nous publions nos rapports d’activités en ligne, nous invitons les gens à se joindre à nos événements et actions, surtout les femmes qui travaillent dans d’autres organisations de défense pour les droits des femmes. C’est aussi un moyen de rester en contact avec nos donateurs iraquiens et étrangers. Nous pouvons également leur dire ce qu’ils peuvent faire pour nous aider.

            Mais laissez-moi vous donner un autre exemple, nous avons récemment, avec d’autres membres responsables,posté un message sur Facebook de soutien aux femmes en captivité dans L’Etat Islamique (EI). Nous leur avons demandé comment elles allaient, nous leur avons donné les numéros de téléphones non traçables de l’organisation afin qu’elles nous contactent et que nous puissions les sauver.

Nous avons attendu et finalement nous avons reçus trois coups de téléphone de femmes de Mossoul. L’une d’elle pleurait de soulagement, effectivement elle me disait que les gens les considéraient comme des prisonnières mais pas comme des êtres humains dans la peine et qui avaient besoin de soutient moral. Mais nous ne leur avons pas seulement apporté notre soutien moral, nous leur avons envoyé du crédit pour leur téléphone, afin qu’elles puissent nous rappeler et que nous puissions organiser leur évasiona. Elles nous ont aussi mis en relation avec d’autres femmes captives ; des chauffeurs qui font la route tous les jours vers Mossoul nous apportent leur aide également. Ils nous aident à récupérer les femmes et nous les envoyons ensuite dans des maisons sécurisées, nous en avons une à Bagdad et une à Kerbala. Nous allons ouvrir une ferme du même type à Kerbala pour le plus grand nombre.

 

 


Pensez-vous que la communauté internationale fait assez pour protéger les civils et surtout les femmes, dans la lutte contre l’Etat Islamique ?

 

            La réaction de la communauté internationale arrive malheureusement trop tard. L’épurement ethnique des communautés Chrétiennes et Yéziedines ont plongé le pays dans un état de peur. La communauté internationale voit l’EI comme une cible militaire à abattre mais ne fait pas assez pour les presque deux millions de réfugiés qui fuient le nord.  J’ai vu la photo d’une jeune femme de 24 ans aujourd’hui. Elle avait été forcée de quitter sa maison après l’intrusion de soldats de l’EI qui ont tués son mari et l’ont forcé à quitter sa maison avec ses 5 enfants. Elle avait marché avec eux pendant des jours entiers afin de rejoindre Bagdad. Je pouvais lire sa peine dans ses yeux : elle n’avait aucune idée de comment elle allait pouvoir nourrir ses enfants.

            Les soldats de l’EI tuent les hommes et forcent les femmes à tout quitter, à partir sur les routes avec leurs enfants. Le problème est qu’au début du conflit, les gens des villes, même s’ils n’avaient rien, partageaient avec les réfugiés (nourriture, vêtements, endroits où dormir, etc.). Mais après deux mois de conflits, les gens n’ont plus rien, ils ne peuvent plus partager avec les nouveaux réfugiés.  

            Ils trouvent donc de l’aide auprès des institutions religieuses qui elles ont de l’argent et de la nourriture. Mais ces institutions tirent profit de la situation des réfugiés et commence un lavage de cerveau pour prendre leur revanche sur les autre groupuscules religieux. Le projet d’OWFI est d’ouvrir des camps neutres, où l’influence religieuse n’existe pas.  

 

Qu’est-ce que nos lecteurs peuvent faire pour vous aider dans votre lutte pour les droits de la femme en Iraq?

            La plupart des fonds qui nous sont envoyés passent par les mains du gouvernement et seule une petite partie des sommes données nous reviennent. Ce que les gens peuvent faire, c’est d’appeler leurs gouvernements, ainsi que l’ONU à donner les aides directement aux organisations sans passer par les gouvernements des pays. Nous avons besoin d’argent pour créer un pays modèles, libérés de ces influences religieuses qui ternissent notre image. Si l’aide arrive rapidement, nous pourrons recréer notre pays sur ce modèle laïque.   

            Mais vous savez je suis pleine d’espoir, le nouveau gouvernement a promis de mettre fin à l’existence des milices. Car vous entendez parler de la menace islamiste du nord mais peu des milices qui sévissent dans les villes. Nous espérons vraiment que ce gouvernement mettra fin à onze ans de chaos et de perte des droits que nous avions acquis au cours des dernières décennies.

            Je suis aussi pleine d’espoir pour les femmes: nous avons organisé une petite conférence aujourd’hui pour aider les femmes qui ont été sexuellement exploitées. Une femme qui travaille pour une autre organisation d’aide aux femmes, nous a dit : ‘une femme qui a été prostituée ne peut revenir à une vie normale ni même revivre une vie normale’. Mon regard c’est porté sur les femmes de l’assistance : parmi les femmes qui étaient là, au moins 15 sont d’anciennes prostituées sauvées par OWFI. Ces femmes, belles, fortes et motivées sont prêtes à reprendre le flambeau du combat pour la défense des leurs. 

 Lucile Huguet est rédactrice pour iKNOW Politics et est joignable par email-lucilehuguet@gmail.com