La prise de pouvoir des femmes de la périphérie de São Paulo

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Nós, mulheres da periferia

Par Elis de Aquino

   Elles sont étudiantes, travailleuses, mères, filles, épouses, jeunes ou plus âgées. Chaque jour, ces femmes se réveillent au lever du soleil pour faire face à une longue journée de travail qui commence. Elles parcourent des kilomètres depuis leur banlieue pour accomplir un dur labeur, souvent sans reconnaissance. Ces femmes de banlieue représentent la plupart des brésiliennes, et, malgré cela, elles n’ont guère de place accordée dans les grands médias. Si l’on en parle, ce n’est que pour confirmer les stéréotypes de genre et renforcer les préjugés sur les quartiers pauvres.

 

C’est pour prendre la parole par elles-mêmes que neuf femmes se sont réunies pour former le collectif « Nos, mulheres da periferia » (Nous, femmes de la périphérie). Formé en 2012, ce groupe de femmes journalistes habitants les quartiers pauvres de São Paulo, Brésil, se proposent de discuter des spécificités de la condition de femme de banlieue, ainsi que de l’invisibilité de la banlieue au travers d’articles publiés dans la presse brésilienne, et plus récemment à travers leur site internet, mais également en organisant des débats et des rendez-vous pour discuter et diffuser de nouvelles histoires et de nouveaux points de vue, à partir de leur propre expérience. 

Dans cette interview les femmes de « Nos, mulheres da periferia », présentent leur collectif et expliquent les défis spécifiques auxquels elles doivent faire face, puis l’importance de l’Internet dans la prise de pouvoir par les femmes de banlieue.

 

 

Qui sont les « femmes de banlieue » ? 

 

Nous sommes plusieurs. Mais, invariablement, chacune d’entre nous sort tous les jours pour travailler dans le centre-ville, et nous devons faire face au système de transport en commun précaire qui existe ici. Nous sommes les filles de femmes qui ont dû affronter le travail domestique très jeunes, dans leurs maisons et celle de leurs patronnes, et qui, aujourd'hui, ont réussi à élever leurs filles en leur offrant un meilleur accès à l’éducation que celui qu’elles avaient. Nous sommes des femmes indépendantes et nous croyons que la communication et l'information font partie des moyens de donner le pouvoir aux femmes qui vivent aujourd'hui dans une situation similaire ou encore plus vulnérable que la nôtre. Nous voulons montrer l'importance de ces femmes qui portent notre pays, qu’elles soient reconnues à leur juste valeur.

 

En tant que femmes de la périphérie, quels sont les défis auxquels vous devez faire face ?

 

Dans une société machiste, être une femme est déjà un grand défi. Être une femme et habiter la périphérie rend cette mission au moins deux fois plus difficile, par l’intersection du genre et de la classe. Du fait que la femme de la périphérie est généralement noire, elle est confrontée à un triple obstacle, compte tenu de la question raciale couplée avec la classe et le sexe. Nous comprenons que les habitants de banlieue, hommes ou femme, souffrent du manque de services publics tels que la santé, le logement et l'éducation parce qu’ils sont loin des quartiers centraux. Mais la femme en particulier souffre plus que l'homme, car la plupart du temps, elle est en charge des tâches domestiques. Elles souffrent plus durant de longs trajets en bus ou en métro, où elles font face aux abus sexuels. Elles souffrent plus que l'homme en matière d'éducation, car ce sont elles qui prennent soin de la vie scolaire de l'enfant. Elles  souffrent plus en remontant les ruelles sombres, car elles n’ont pas seulement peur de l’agression, mais aussi du viol.

 

 La périphérie est souvent représentée de manière négative par les médias. Quelle est l’image de la banlieue que vous voulez montrer ?

 

L’image de la banlieue la plus partagée est essentiellement celle de la violence. Mais ce que les grands médias ne montrent pas, c’est que la plus grande des violences est d’habiter dans un endroit où vos enfants sont tous considérés comme suspects et où la sécurité publique ne souhaite pas assumer sa mission de protection tout le temps. Avec le site internet de notre collectif, nous voulons humaniser les femmes qui apparaissent dans les médias d'une manière stéréotypée, physiquement et culturellement, et qui n’apparaissent dans la presse qu’à travers les faits divers violents. La périphérie est l’une des principales victimes de la violence dans notre pays: l'exclusion, la ségrégation. Nous souhaitons montrer la vie qui existe ici, la culture que nous créons sans oublier de dénoncer la violence que nous subissons chaque jour.

 

Quels sont les principaux débats et défis que le collectif cherche à mener et relever? Quel est la contribution que vous voulez apporter ?

 

L’objectif principal est de contribuer à la prise de pouvoir par les femmes qui vivent à la périphérie de São Paulo, dans la promotion des espaces de réflexion, de débat, d'information, d'échange de connaissances, d'expériences et de visibilité sur leurs actions, des expériences, des histoires et des dilemmes. Nous avons l'intention de promouvoir cette visibilité par l’alimentation d'un site d’actualités  sur les questions entourant les droits de ces femmes.

 

Selon vous, quelle est la place réservée aux femmes, y compris les femmes de la périphérie, dans les médias, surtout celles du Brésil ?

 

La femme est rarement la source ou l'auteure de l’information. Notre collectif vise également à occuper l’espace médiatique, qui leur est déjà très difficile d’accès, à fortiori aux femmes de la périphérie. Si la beauté est le thème principal traité nous ne sommes pas présentes puisque nous ne répondons pas aux normes de la beauté. S’il s'agit du développement professionnel, nous ne sommes pas interviewées, puisque nous sommes la plupart du temps limitées à faire des tâches ménagères, mal payés et mal vues. Alors, où sont ces femmes? Quelles sont leurs histoires? Notre défi c’est de le raconter.

 

Comment pouvons-nous inciter d’autres femmes à mener des actions comme la votre, afin qu’elles puissent parler pour elles-mêmes ?

 

C’est un autre défi que nous tentons de relever. Nous avons pris cette décision après plusieurs discussions, après avoir compris que nos défis sont communs et après avoir identifié qu’ensemble, nous effaçons nos faiblesses. C’est en créant des liens de confiance pour raconter nos histoires et en identifiant dans la douleur d'une autre notre propre douleur que nous avons commencé ce travail. L’action collective des femmes est l'un des chemins vers leur émancipation, ainsi que l’accès à l'information, une éducation égalitaire et, en outre, de moins en moins sexiste.

 

Aujourd'hui, l’Internet est présenté comme un outil important. Non seulement pour la diffusion, mais aussi pour l'articulation, car il est accessible à un grand nombre de personnes. Parmi eux se trouve notre public cible: les femmes de la périphérie. Actuellement, la plupart d'entre nous avons accès, au moins par téléphone, à l’Internet. C’est en prenant en compte ce contexte que nous avons décidé de créer un site, afin que nous puissions atteindre les femmes de la périphérie. En outre, l’Internet permet un retour beaucoup plus rapide des lecteurs, ce qui permet un échange de connaissances important, surtout quand il s’agit de la prise de pouvoir de femmes qui ont souvent des histoires semblables, et qui peuvent donc se reconnaitre l’une dans l'autre.

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